Livres · Essai · Genre horreur
En bref

Nous aimons l'horreur parce qu'elle offre une peur avec issue de secours : la menace se vit dans le corps, mais on sait qu'on peut refermer le livre ou quitter la salle. Des études de terrain indiquent que le plaisir culmine à un niveau de frayeur intermédiaire, et des recherches auprès d'amateurs suggèrent un lien entre le goût du genre et une meilleure résilience en temps de crise. Les écrivains y ajoutent une seconde fonction : l'horreur capte, avant les autres genres, les angoisses de son époque. Au Québec, où la population vieillit rapidement et où le genre s'est taillé une place durable, ces angoisses trouvent un écho particulier.

Chaque année, entre l'Halloween et la Toussaint, une vieille question refait surface : pourquoi tant de gens choisissent-ils d'avoir peur ? Stephen King l'a formulée il y a plus de quarante ans dans Danse Macabre, son long essai sur le genre (paru en français sous le titre Anatomie de l'horreur), en s'étonnant que lecteurs et spectateurs acceptent de payer pour se sentir profondément mal à l'aise9. Un reportage de Pablo Cantó publié ce vendredi 30 octobre par El País reprend la question à partir d'essais récents et d'entretiens avec des psychologues espagnols1. Le présent texte part de ce reportage pour croiser trois niveaux d'explication : psychologique, expérimental et culturel, avec une attention particulière au lecteur québécois et canadien.

Une peur balisée : l'explication psychologique

La réponse la plus immédiate est aussi la plus intuitive. L'horreur permet de traverser une situation menaçante sans courir de risque réel. Interrogé par El País, le psychologue Sergio García Soriano, du Collège officiel des psychologues de Madrid, décrit une peur délimitée, dans laquelle le spectateur peut entrer et sortir à sa guise, puisque le pacte avec la fiction peut être rompu à tout moment1. Ce contrôle est la condition de tout le reste.

S'y ajoute un effet de déplacement. Selon le même psychologue, la tension physique et l'attention qu'exige le genre relèguent au second plan les soucis quotidiens. En matière d'évasion, peu de formes narratives sont aussi efficaces. Andrés García, professeur à l'Université de Séville cité par le quotidien espagnol, évoque en outre un mécanisme physiologique, la post-réaction affective : un stimulus intense est suivi d'une réaction de l'organisme en sens inverse. C'est la logique du parachutiste, anxieux au moment du saut, soulagé, voire euphorique, à l'atterrissage1.

L'explication laisse toutefois une question ouverte, comme le reconnaît le reportage : une comédie romantique détend aussi, sans exiger de sursauts. Qu'est-ce qui distingue ceux qui choisissent l'horreur ?

Ce que disent les laboratoires

Une partie de la réponse vient du Danemark. À l'Université d'Aarhus, le Recreational Fear Lab, dirigé par le chercheur en littérature et en médias Mathias Clasen, étudie la peur comme une forme de jeu. Dans l'une de ses expériences les plus citées, menée par Marc Malmdorf Andersen, une centaine de volontaires ont parcouru la Dystopia Haunted House, une maison hantée commerciale aménagée dans une ancienne usine de Vejle, munis de moniteurs cardiaques et filmés dans les pièces les plus effrayantes2.

Les résultats dessinent une courbe en U inversé. Ceux qui ont eu trop peu peur se sont ennuyés ; ceux qui ont eu trop peur n'ont pas apprécié davantage. Le plaisir se concentrait dans une zone intermédiaire, que les chercheurs ont baptisée le « point idéal de la peur ». La fréquence cardiaque suivait le même profil : une accélération modérée et brève était associée au plaisir, tandis que des variations prolongées ou trop fortes rendaient l'expérience pénible2.

point idéal de la peur peu de peur : ennui trop de peur : déplaisir INTENSITÉ DE LA PEUR PLAISIR
Représentation schématique, sans valeurs numériques, de la relation entre peur et plaisir décrite par le Recreational Fear Lab (Université d'Aarhus) lors de son étude de terrain auprès des visiteurs d'une maison hantée au Danemark.

Clasen compare le phénomène aux bagarres simulées des chatons : l'animal apprend à se défendre dans un affrontement réel, mais à faible risque et à faible coût4. Il observe aussi que les amateurs aguerris semblent avoir appris à réguler leur propre peur précisément parce qu'ils jouent souvent avec elle, ce qui renforce l'hypothèse de l'entraînement.

Le second volet de la recherche est américain. Le psychologue Coltan Scrivner, collaborateur du laboratoire danois, a mis au point une échelle de « curiosité morbide », définie comme la motivation à s'informer sur les phénomènes dangereux. Pendant la pandémie de COVID-19, lui et ses collègues ont interrogé 310 personnes et constaté moins de détresse psychologique chez les amateurs d'horreur. Les adeptes de films de zombies, d'invasions extraterrestres ou d'apocalypse se disaient en outre mieux préparés à la crise3. En entrevue au réseau de radios publiques Mountain West News Bureau, Scrivner a résumé l'idée : devant un bon film du genre, on adopte le point de vue des personnages et l'on répète, sans s'en rendre compte, des scénarios possibles10.

Le monstre est rarement le sujet. Il est l'enveloppe dans laquelle une angoisse réelle parvient au lecteur sans être nommée.Lecture éditoriale du Tissu

Les écrivains et la peur comme outil

Si les laboratoires parlent d'entraînement, les écrivains parlent d'apprivoisement. Le collectif Why I Love Horror, paru en septembre 2025 chez Saga Press sous la direction de la bibliothécaire et spécialiste du genre Becky Siegel Spratford, réunit 18 essais signés notamment par Grady Hendrix, Paul Tremblay, Alma Katsu, Gabino Iglesias, Tananarive Due et Jennifer McMahon5. L'ouvrage n'est pas traduit en français.

D'après les extraits retenus par El País, deux idées reviennent chez ces auteurs. La première : l'horreur apprend à affronter ce qui effraie, Katsu évoquant des stratégies pour tenir tête à ses propres monstres. La seconde : le genre sert de refuge. McMahon raconte y avoir trouvé de quoi supporter l'intimidation qu'elle subissait à l'adolescence parce qu'elle était « la fille différente », et Tremblay décrit le réconfort de constater que d'autres auteurs reconnaissent eux aussi que quelque chose ne tourne pas rond1. Le critique espagnol Javier Parra, auteur de Scream Queer, va dans le même sens : les enfants et les jeunes qui se sentent à part éprouveraient de l'empathie pour les êtres différents de l'écran, c'est-à-dire les monstres1.

Une remarque de García Soriano mérite d'être soulignée, car elle inverse le sens habituel de la relation : ce ne sont pas seulement les spectateurs qui regardent les films, ce sont aussi les films qui les regardent. Une œuvre d'horreur réussie peut révéler des peurs dont on ignorait l'existence1.

L'horreur, sismographe social

La seconde grande piste d'explication déplace le regard de l'individu vers la société. L'Argentine Mariana Enríquez, dont le roman Notre part de nuit a été traduit en français aux Éditions du sous-sol, vient de publier en Espagne Conversación con la oscuridad (Páginas de Espuma, 2026), un essai sur les théories et l'écriture de la peur6. Elle y soutient que l'horreur latino-américaine ne naît pas d'une irruption surnaturelle importée, mais des traumatismes historiques, politiques et sociaux de la région, et que l'épouvante part du réalisme : quelque chose de reconnaissable qui se déforme jusqu'à devenir menaçant.

Selon El País, Enríquez repère dans le cinéma récent deux thèmes que le genre aborde avec une franchise rare ailleurs : le corps qui vieillit, soumis à la pression esthétique, et la prise en charge des proches malades ou âgés, une tâche qui ne repose plus sur un arrangement social clair. Des films comme X (Ti West, 2022), Relic (Natalie Erika James, 2020) et The Dark and the Wicked (Bryan Bertino, 2020) figurent parmi ses exemples1. Javier Parra rappelle pour sa part que la dernière édition du Festival de Sitges a présenté quatre films sur l'exploitation au travail, dont le lauréat, Sanguine, de Marion Le Corroller1.

La tradition est ancienne. Dans les années 1950, la peur de la bombe atomique s'incarnait à l'écran en mutants radioactifs ; plus tard, la consommation de masse a pris la forme de zombies assiégeant un centre commercial. Le sujet est rarement nommé, et c'est justement ce qui permet au genre de s'en emparer si vite.

Le cas québécois et canadien : une tradition bien installée

Le Canada a fourni au genre l'une de ses figures majeures. David Cronenberg a fait du corps, de ses mutations et de sa dégradation la matière même de l'épouvante, dès Frissons (Shivers, 1975), tourné dans un complexe résidentiel de L'Île-des-Sœurs, à Montréal. Le thème du corps qui vieillit relevé par Enríquez trouve là une filiation directe.

Au Québec, l'horreur littéraire a longtemps été tenue pour marginale avant que Patrick Senécal, originaire de Drummondville, ne l'installe dans les palmarès à partir des années 1990 avec 5150, rue des Ormes, puis Sur le seuil et Aliss. La critique l'a souvent comparé à Stephen King, notamment parce qu'il passe sans difficulté du fantastique au réalisme le plus cruel11. Des maisons comme Alire, à Lévis, ou Les Six Brumes ont accompagné une relève d'auteurs. Sur grand écran, Les Affamés (Robin Aubert, 2017) a transposé le film de zombies dans le Québec rural. Et le Festival international de films Fantasia, fondé en 1996, a tenu cet été à Montréal sa 30e édition, du 16 juillet au 2 août12.

À l'échelle canadienne, les données de BookNet Canada montrent une progression mesurée plutôt qu'une flambée : les ventes de romans d'horreur ont augmenté de 6 % au troisième trimestre de 2025 par rapport à la même période de 2024, et les prêts en bibliothèque ont aussi crû dans plusieurs sous-catégories, de l'horreur générale au surnaturel7. La sous-catégorie de l'horreur cosmique, héritière de Lovecraft, a connu la plus forte hausse en pourcentage, à partir d'une base modeste.

La thèse d'Enríquez éclaire d'ailleurs un pan de l'actualité québécoise. Au 1er juillet 2025, 21,7 % de la population du Québec avait 65 ans ou plus, une proportion supérieure à celle des moins de 20 ans, selon l'Institut de la statistique du Québec, qui prévoit que les aînés pourraient former le quart de la population dès 20318. Dans une société encore marquée par la crise vécue dans les CHSLD lors de la première vague de COVID-19, l'angoisse liée au vieillissement et aux soins que le cinéma d'horreur met en scène n'a rien d'abstrait.

Contrepoint : les limites des explications

  • Corrélation n'est pas causalité. L'étude de Scrivner sur la pandémie établit une association entre le goût de l'horreur et une détresse moindre, sans prouver que le genre produise de la résilience. Les personnes plus stables émotionnellement pourraient simplement mieux tolérer l'horreur. Le chercheur lui-même a déconseillé les marathons forcés à ceux qui n'aiment pas le genre, l'effet pouvant être inverse.
  • Le point idéal est individuel. La courbe d'Aarhus décrit des moyennes. Pour une personne souffrant d'un trouble anxieux ou ayant vécu un traumatisme, le même stimulus peut vite dépasser le seuil du plaisir.
  • Le genre stigmatise aussi. La tradition qui accueille les « différents » en a souvent fait des menaces. Les personnes LGBTQ+, handicapées ou vivant avec un trouble de santé mentale y figurent fréquemment comme des monstres, ce qui explique la lecture critique proposée par des ouvrages comme Scream Queer.
  • Des chiffres canadiens à nuancer. La croissance mesurée par BookNet Canada reste modeste et irrégulière : l'horreur psychologique a reculé de 5 % au deuxième trimestre de 2026. Les données publiées ne permettent pas non plus d'isoler le marché francophone québécois.

Le tableau de commande de King

Dans Danse Macabre, King évite de reprendre en détail la réponse qu'il avait déjà donnée dans la préface de son premier recueil de nouvelles (paru en français, justement, sous le titre Danse macabre). L'idée a pourtant traversé les générations : personne ne croit vraiment aux vampires ni aux voitures qui roulent toutes seules ; les horreurs auxquelles nous croyons sont d'un autre ordre, comme la haine, l'isolement, le vieillissement ou l'entrée chancelante dans l'âge adulte. King imagine en chacun un tableau de commande relié aux deux masques du théâtre, celui de la comédie et celui de la tragédie, et situe là l'endroit précis où une bonne histoire d'horreur fait mouche1.

La science de la peur récréative, les essais d'Enríquez et le collectif américain aboutissent, par des chemins différents, à une conclusion voisine. L'horreur fonctionne à la fois comme répétition en lieu sûr et comme sismographe de ce qu'une société n'arrive pas encore à nommer. Que le genre reste aussi vivant au Québec, de Senécal à Fantasia, en dit moins sur une mode d'Halloween que sur la quantité de peurs réelles qui cherchent une forme.

Questions fréquentes

Pourquoi aime-t-on les films et les livres d'horreur ?

Parce que le genre offre une peur dans un cadre contrôlé : la menace est ressentie, mais l'expérience peut être interrompue à tout moment. La recherche indique que le plaisir culmine à un niveau de peur intermédiaire. Les écrivains ajoutent que l'horreur aide à apprivoiser des peurs réelles et à reconnaître des angoisses collectives.

Qu'est-ce que la peur récréative ?

C'est la peur recherchée volontairement comme divertissement, du cache-cache aux montagnes russes, en passant par les romans, les films et les maisons hantées. Le Recreational Fear Lab de l'Université d'Aarhus l'étudie comme une forme de jeu qui entraîne à gérer le stress.

Les amateurs d'horreur résistent-ils mieux aux crises réelles ?

Une étude auprès de 310 personnes a observé moins de détresse psychologique chez les amateurs d'horreur pendant la pandémie de COVID-19. Il s'agit d'une association, pas d'une preuve de causalité.

La littérature d'horreur gagne-t-elle des lecteurs au Canada ?

Selon BookNet Canada, les ventes du genre ont progressé de 6 % au troisième trimestre de 2025 par rapport à 2024. Au Québec, le genre s'appuie sur une tradition établie, de Patrick Senécal au festival Fantasia.

Quels livres récents expliquent pourquoi on aime l'horreur ?

Conversación con la oscuridad (2026), de Mariana Enríquez ; Why I Love Horror (2025), dirigé par Becky Siegel Spratford ; et l'essai classique de Stephen King, Danse Macabre, paru en français sous le titre Anatomie de l'horreur.

Références

  1. CANTÓ, Pablo. « Pasarlo de miedo con el miedo: por qué disfrutamos del cine y la literatura de terror ». El País, 30 octobre 2026. Lire le reportage.
  2. ANDERSEN, Marc Malmdorf et al. « Playing With Fear: A Field Study in Recreational Horror ». Psychological Science, 2020.
  3. SCRIVNER, Coltan ; JOHNSON, John A. ; KJELDGAARD-CHRISTIANSEN, Jens ; CLASEN, Mathias. « Pandemic practice: Horror fans and morbidly curious individuals are more psychologically resilient during the COVID-19 pandemic ». Personality and Individual Differences, vol. 168, 2021.
  4. CLASEN, Mathias. Textes de vulgarisation sur le Recreational Fear Lab parus dans Smithsonian Magazine/Zócalo Public Square et The Boston Globe (2022).
  5. SPRATFORD, Becky Siegel (dir.). Why I Love Horror: Essays on Horror Literature. New York, Saga Press/Simon & Schuster, 2025.
  6. ENRÍQUEZ, Mariana. Conversación con la oscuridad: teorías, intuiciones y escritura del miedo. Madrid, Páginas de Espuma, 2026.
  7. BOOKNET CANADA. « Subject spotlight: Horror », 20 novembre 2025 ; « #Obsessed: Our growing interest in psychological fiction », 2026.
  8. INSTITUT DE LA STATISTIQUE DU QUÉBEC. Le bilan démographique du Québec et Vitrine statistique sur le vieillissement, 2025.
  9. KING, Stephen. Danse Macabre. New York, Everest House, 1981 (trad. française : Anatomie de l'horreur).
  10. MOUNTAIN WEST NEWS BUREAU. « Horror Film Fans Were Better Prepared For The Pandemic », entrevue avec Coltan Scrivner, janvier 2021.
  11. LAFLAMME, S. « Patrick Senécal, le maître du suspense québécois ». Québec français, no 133, 2004.
  12. FESTIVAL INTERNATIONAL DE FILMS FANTASIA. Communiqué annonçant la 30e édition, avril 2026.

Cet article s'inspire du reportage de Pablo Cantó publié par le quotidien El País le 30 octobre 2026. Les propos attribués aux personnes interviewées et aux auteurs cités dans le reportage original ont été paraphrasés et crédités ; le texte ne reproduit ni ne traduit l'original. Les autres informations proviennent de sources indépendantes énumérées dans les références.