Section Politique Par Éverton Loupes Poirier — Curateur éditorial 30 octobre 2026 Lecture : 9 min

Il y a un peu plus d'une décennie, l'Afrique de l'Ouest était présentée comme la vitrine démocratique du continent, avec des alternances pacifiques au Sénégal et au Ghana et des transitions négociées après les guerres civiles au Libéria et en Sierra Leone. En octobre 2026, le portrait a changé. Le Burkina Faso vient de rétablir la peine de mort, le Sénégal multiplie les arrestations d'homosexuels en vertu d'une loi durcie et des journalistes disparaissent au Niger. Selon un reportage de José Naranjo publié par El País ce vendredi 30 octobre, six des 15 pays de la région sont aujourd'hui gouvernés par des militaires ou vivent sous des régimes autocratiques.[1]

Ce recul n'est ni un accident isolé ni le propre d'un seul type de régime. On le retrouve dans les juntes du Sahel, dans une démocratie établie comme le Sénégal et, de façon plus discrète, dans les sondages qui mesurent l'attachement des citoyens au vote. Pour le Québec et le Canada, membres actifs de la Francophonie et terres d'accueil de nombreuses diasporas ouest-africaines, cette dérive n'a rien d'une nouvelle lointaine.

Le Burkina Faso rétablit la peine de mort

Le 20 octobre, les 71 membres de l'Assemblée législative de transition du Burkina Faso, un parlement non élu nommé par la junte, ont adopté à l'unanimité un nouveau Code pénal qui rétablit la peine capitale, a rapporté l'agence Reuters.[2] D'après l'agence d'information officielle burkinabè, citée par l'AFP, le terrorisme, l'espionnage, la trahison, le parricide et l'importation de produits périmés ou prohibés ayant entraîné la mort sont désormais passibles de la peine de mort.[3]

Le pays avait aboli la peine capitale en 2018, sous le gouvernement civil de Roch Marc Christian Kaboré, et la dernière exécution connue remonte à 1988, selon Amnistie internationale. La même réforme resserre aussi l'encadrement des délits de presse et des infractions liées aux technologies de l'information, selon AllAfrica, un détail lourd de sens dans un pays où plusieurs médias critiques ont déjà été suspendus.[4]

Pour Human Rights Watch, citée par El País, la mesure risque de devenir un outil de plus pour intimider les détracteurs du régime. La chercheuse Ilaria Allegrozzi rappelle que, depuis le coup d'État de septembre 2022, la junte du capitaine Ibrahim Traoré a interdit des médias, suspendu syndicats et organisations civiles, aboli le multipartisme et soumis des opposants à des détentions arbitraires et à des disparitions forcées.[1]

Le Burkina Faso n'est pas seul sur le continent. La République démocratique du Congo a mis fin en 2024 à un moratoire de plus de deux décennies sur les exécutions, et le Nigeria a cherché à rendre les crimes liés à la drogue passibles de la peine capitale, comme l'a relevé l'AFP en rapportant l'appel d'Amnistie internationale contre la réforme burkinabè.[5]

Sahel : disparitions, torture et un conteneur à Sévaré

Au Niger, dirigé par des militaires depuis juillet 2023, le président renversé Mohamed Bazoum est retenu avec son épouse au palais présidentiel depuis plus de trois ans, et le militant Moussa Tchangari est en détention préventive depuis près de deux ans, rapporte El País.[1] Le cas le plus récent est celui du journaliste Moussa Kaka, directeur de Radio Télévision Saraounia, porté disparu depuis le 31 août. Human Rights Watch a d'emblée évoqué une probable disparition forcée.[6] Quelques semaines plus tard, lors de l'Examen périodique universel du pays devant le Conseil des droits de l'homme de l'ONU, le ministre de la Justice a reconnu que Kaka était vivant et détenu par les autorités, selon Reporters sans frontières, qui qualifie cette détention de totalement arbitraire.[7]

Au Mali, la violence vise directement les civils. Dans un rapport publié le 22 octobre, Human Rights Watch documente une frappe de drone survenue le 16 septembre dans le village de Guélédié, dans la région de Mopti. L'organisation décrit aussi comment, entre mai et août, l'armée malienne et l'Africa Corps, force paramilitaire contrôlée par l'État russe qui a succédé au groupe Wagner, ont détenu des prisonniers dans un conteneur métallique sans fenêtres sur une base militaire de Sévaré. D'anciens détenus y décrivent des passages à tabac, des décharges électriques et des simulacres de noyade.[8] L'organisation a interrogé 15 personnes et écrit aux ministères de la Défense malien et russe, sans obtenir de réponse. Selon El País, la plupart des victimes sont peules, une communauté stigmatisée comme base supposée des groupes djihadistes.[1]

Rejettent le régime militaire Préfèrent la démocratie Voient leur pays démocratique Satisfaits de la démocratie 65 %64 %47 %38 %
Source : Afrobaromètre, Pan-Africa Profile (septembre 2026), à partir de 50 961 entrevues en personne réalisées en 2024 et 2025.

Sénégal : le recul au sein d'une démocratie

Le cas sénégalais contredit l'idée que l'érosion des droits serait l'apanage des casernes. Le Sénégal tient des élections concurrentielles et connaît l'alternance, et c'est justement un parlement élu qui a adopté, le 11 mars 2026, la loi durcissant les sanctions contre les relations entre personnes de même sexe, promulguée le 31 mars par le président Bassirou Diomaye Faye. Les peines pour « actes contre nature » passent à cinq à dix ans de prison, et la « promotion » ou le « financement » de l'homosexualité devient passible de trois à sept ans, selon la documentation compilée par l'institut Urania et la presse internationale.[9]

Les effets ont été immédiats. Il n'existe aucun bilan officiel, mais le Forum africain de défense des droits humains, basé à Dakar, a recensé au moins 212 arrestations entre février et juillet, d'après une dépêche de l'Associated Press sur le rapport de Human Rights Watch du 12 octobre.[10] El País ajoute que l'organisation dénonce des arrestations massives, des tests de dépistage du VIH forcés et un accès limité aux avocats, et que de nombreuses personnes homosexuelles se cachent ou ont quitté le pays.[1] HRW souligne aussi l'effet sur la santé publique, la peur éloignant des gens du dépistage et du traitement.

Le Burkina Faso a suivi une voie semblable : depuis environ un an, la junte punit l'homosexualité de peines pouvant atteindre cinq ans de prison, une première dans la législation du pays.[1]

La démocratie perd rarement face à un projet de rechange bien articulé. Elle perd, peu à peu, face à la frustration envers ce qu'elle livre.

Pourquoi une partie de la population accepte l'échange

La question la plus dérangeante n'est pas de savoir pourquoi des militaires s'emparent du pouvoir, mais pourquoi tant de citoyens applaudissent. Dans un rapport publié le 15 septembre, l'Afrobaromètre, réseau indépendant d'instituts de recherche, conclut que les Africains se montrent moins exigeants envers la démocratie et plus ouverts aux formes autoritaires de gouvernement, notamment militaires. L'explication centrale, selon le réseau, tient à une évaluation de plus en plus négative de la performance des gouvernements.[11]

Les chiffres demandent une lecture nuancée. Des majorités préfèrent encore la démocratie (64 %) et rejettent le régime militaire (65 %), mais seulement 47 % estiment vivre en démocratie et 38 % se disent satisfaits de son fonctionnement. Le rapport précédent du réseau, en 2024, montrait déjà que l'opposition au régime militaire avait reculé de 11 points en une décennie dans les 30 pays suivis de façon continue, avec des chutes de 40 points au Mali et de 37 au Burkina Faso, les deux pays aujourd'hui en tête de l'escalade répressive.[12] Le directeur général de l'Afrobaromètre, Joseph Asunka, a rappelé que le continent a connu 21 coups d'État en huit ans.[13]

Ce climat aide à comprendre pourquoi, selon El País, les coups d'État au Gabon, en Guinée et à Madagascar ont reçu l'appui majoritaire de la population.[1] Le mécanisme est connu en science politique : quand le vote n'améliore ni la sécurité, ni l'emploi, ni l'intégrité des dirigeants, la promesse d'ordre finit par peser plus lourd que la garantie des droits. Les jeunes, qui n'ont pas connu les régimes militaires des années 1970 et 1980, sont justement les plus tolérants envers les interventions armées, note le réseau.

Guinée-Bissau, Togo, Guinée et Gambie : les autres signaux d'alarme

En Guinée-Bissau, les militaires ont renversé le président Umaro Sissoco Embaló le 26 novembre 2025, à la veille de la proclamation des résultats électoraux, puis fixé au 6 décembre 2026 le scrutin censé rendre le pouvoir aux civils. Le 8 octobre, le premier ministre de transition, Ilídio Vieira Té, a déclaré que les conditions n'étaient pas réunies pour voter à cette date, sans avancer de nouvel échéancier, selon Reuters.[14] El País décrit ces élections comme suspendues pour une durée indéterminée.[1]

Au Togo, Faure Gnassingbé a piloté une réforme constitutionnelle qui lui permet de rester aux commandes comme chef du gouvernement, sans limite pratique de mandats. En Guinée, Amnistie internationale parle d'un climat de terreur, les militants prodémocratie Mamadou Billo Bah et Foniké Mengué étant introuvables depuis 2024. En Gambie, des acteurs politiques et religieux insistent pour dépénaliser l'excision, jusqu'ici sans succès devant le Parlement.[1]

Contrepoint

L'argument sécuritaire et les limites du récit de l'effondrement

Les juntes sahéliennes justifient le durcissement pénal par la guerre contre les groupes liés à Al-Qaïda et à l'État islamique, qui ont tué des milliers de personnes et déplacé des millions d'autres au Burkina Faso, selon Reuters. Le ministre de la Justice burkinabè, Edasso Rodrigue Bayala, présente la réforme comme une réponse aux aspirations du peuple, et une partie de l'opinion régionale voit dans les dénonciations des ONG occidentales un parti pris contre des gouvernements qui ont rompu avec la France.

Il faut aussi éviter l'exagération. Malgré les reculs, 64 % des Africains préfèrent toujours la démocratie et la majorité rejette le régime militaire institutionnalisé. Le cas sénégalais, lui, brouille l'opposition simple entre démocratie et autoritarisme : une majorité élue y a restreint les droits d'une minorité. Cela ne rend pas la mesure moins grave, mais rappelle que la protection des minorités dépend de garde-fous constitutionnels et pas seulement de la tenue d'élections. Quant à la peine de mort, aucune preuve empirique solide n'établit son effet dissuasif sur le terrorisme, un point que la presse africaine elle-même juge controversé.

Ce que la crise ouest-africaine dit au Québec et au Canada

Une Francophonie amputée. Le premier lien est diplomatique et linguistique. Déjà suspendus après leurs coups d'État, le Niger, le Burkina Faso et le Mali ont annoncé les 17 et 18 mars 2025 leur retrait de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), qu'ils accusent d'ingérence, selon l'agence APA.[15] Le geste est symbolique : Niamey a accueilli en 1970 la conférence fondatrice de l'Agence de coopération culturelle et technique, ancêtre de l'OIF. Pour le Québec, qui siège à l'OIF comme gouvernement membre aux côtés du Canada, c'est l'un des rares forums où il exerce une voix internationale propre, et c'est précisément cet espace qui perd trois membres historiques au profit de nouveaux partenariats avec la Russie ou la Turquie.

Une position abolitionniste de longue date. Au Canada, aucune exécution n'a eu lieu depuis 1962. La peine de mort a été retirée du Code criminel en 1976, puis de la Loi sur la défense nationale en 1998, rappelle Affaires mondiales Canada.[16] Ottawa défend d'ailleurs dans les forums multilatéraux que la peine capitale n'a pas d'effet dissuasif démontré sur la criminalité. Le vote de Ouagadougou place donc un ancien partenaire de coopération à contre-courant d'une ligne que la diplomatie canadienne défend depuis des décennies. Le lien est aussi militaire : des Casques bleus canadiens ont servi au Mali en 2018 et 2019, au sein de la mission onusienne MINUSMA, aujourd'hui retirée à la demande de la junte.

Une pression accrue sur le système d'asile. Le Canada se présente comme un chef de file de la réinstallation des personnes LGBTQ+ persécutées, notamment par des programmes de parrainage privé, comme le décrit Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada.[17] L'organisme torontois Rainbow Railroad constate une forte hausse des demandes d'aide depuis 2020, signe d'un recul des droits dans de nombreux pays, selon La Presse Canadienne.[18] En France, des députés ont déjà interpellé le gouvernement sur l'examen des demandes d'asile de personnes LGBTQ+ sénégalaises après l'adoption de la nouvelle loi, comme en témoignent des questions écrites à l'Assemblée nationale.[19] Avec les communautés sénégalaise, malienne et burkinabè établies à Montréal, la question risque de se poser aussi devant la Commission de l'immigration et du statut de réfugié.

Une démocratie solide, mais pas immunisée. Le troisième lien est le plus inconfortable. Le mécanisme décrit par l'Afrobaromètre, où la frustration envers la performance des gouvernements érode l'attachement au régime, n'épargne pas les démocraties établies. Au Canada, l'Institut Environics relève qu'il existe peu d'appui à des dirigeants qui empiéteraient sur les autres institutions, mais que l'opinion se montre partagée sur l'idée d'un chef fort prêt à contourner les règles à l'occasion.[20] Au Québec, un sondage Léger réalisé en mars 2026 indiquait que 74 % des électeurs jugeaient que les choses allaient mal et que 72 % souhaitaient un changement de gouvernement.[21] La différence décisive est que cette insatisfaction trouve ici un débouché dans l'alternance électorale, encadrée par des tribunaux indépendants et une Charte des droits et libertés. C'est exactement ce qui manque à Ouagadougou, à Bamako et à Niamey.

La leçon n'a donc rien d'exotique. Les démocraties tombent rarement en un seul jour. Elles se vident lorsque les électeurs cessent d'associer le vote à des résultats concrets et lorsque les contre-pouvoirs sont perçus comme des obstacles plutôt que comme des garanties.

Questions fréquentes

Pourquoi le Burkina Faso a-t-il rétabli la peine de mort ?

La junte militaire affirme répondre à la crise sécuritaire provoquée par les groupes djihadistes. Le nouveau Code pénal, adopté à l'unanimité le 20 octobre 2026 par un parlement non élu, prévoit la peine capitale pour le terrorisme, l'espionnage, la trahison, le parricide et l'importation de produits prohibés ayant causé la mort. Le pays l'avait abolie en 2018.

Quels pays d'Afrique de l'Ouest sont dirigés par des militaires ?

Le Mali, le Burkina Faso, le Niger et la Guinée-Bissau sont gouvernés par des juntes. La Guinée reste dirigée par le militaire qui a mené le coup d'État de 2021. En incluant les régimes autocratiques, six des 15 pays de la région entrent dans ce portrait, selon El País.

Que révèle l'Afrobaromètre 2026 ?

À partir de 50 961 entrevues, l'enquête indique que 64 % des Africains préfèrent la démocratie et que 65 % rejettent le régime militaire, mais seulement 38 % sont satisfaits de son fonctionnement. La demande de démocratie recule, surtout en raison d'une évaluation négative de la performance des gouvernements.

Que prévoit la nouvelle loi sénégalaise sur l'homosexualité ?

Promulguée le 31 mars 2026, la loi porte les peines pour relations entre personnes de même sexe à cinq à dix ans de prison et punit de trois à sept ans la « promotion » ou le « financement » de l'homosexualité. Au moins 212 personnes ont été arrêtées entre février et juillet, selon des organisations locales.

Quel est le lien avec le Québec et le Canada ?

Le Niger, le Burkina Faso et le Mali ont quitté en 2025 l'Organisation internationale de la Francophonie, où siègent le Québec et le Canada. Le Canada, qui a aboli la peine de mort en 1976, s'oppose à son rétablissement partout dans le monde, et la répression des personnes LGBTQ+ au Sénégal pourrait accroître les demandes d'asile adressées au pays.

Cet article s'appuie sur le reportage de José Naranjo publié par El País le 30 octobre 2026, « Los derechos retroceden en África occidental ». Les informations attribuées au quotidien espagnol sont créditées tout au long du texte et complétées par une recherche indépendante auprès d'agences de presse, d'organisations de défense des droits et d'instituts de sondage.

Éverton Loupes Poirier — Curateur éditorial · Le Tissu