30 octobre 2026 · Lecture de 11 minutes
En 30 secondes
- Warren Buffett, 96 ans, dont la fortune est estimée à 150 milliards $ US, a mis fin en juillet 2026 à ses dons à la Fondation Gates après des révélations sur les liens entre Bill Gates et Jeffrey Epstein.[2]
- La distribution de sa fortune repose désormais sur ses trois enfants, Susie (73 ans), Howard (71 ans) et Peter (68 ans), qui devront décider à l'unanimité.[1]
- Buffett veut transférer toutes ses actions restantes de Berkshire Hathaway aux quatre fondations familiales d'ici le 31 décembre 2034.[2]
- Malgré plus de 70 milliards $ US donnés depuis 2006, il s'est enrichi de plus de 100 milliards $ US sur la période.[1]
- Au Canada, les fondations caritatives détiennent environ 76,6 G$ d'actifs, selon Imagine Canada, soit bien moins que la seule fortune de Buffett.[9]
Pendant deux décennies, Warren Buffett a réglé le problème de donner l'une des plus grandes fortunes de la planète de la façon la plus fidèle à son style d'investisseur : il a délégué la tâche à ceux qu'il jugeait les plus compétents. Son choix s'était porté sur la fondation de Bill Gates. En 2026, ce montage s'est effondré. À 96 ans, l'homme qui a transformé une filature en déroute de la Nouvelle-Angleterre en Berkshire Hathaway, un conglomérat évalué à environ 1 000 milliards $ US, a confié à ses trois enfants la responsabilité de distribuer un patrimoine estimé à 150 milliards $ US. D'après un reportage de Bloomberg repris par El País ce vendredi 30 octobre, aucun des trois ne s'attendait à recevoir cette mission, et aucun ne sait encore exactement comment l'accomplir.[1]
L'épisode dépasse la simple affaire de succession entre milliardaires américains. Il repose, à une échelle sans précédent, une question qui concerne toute économie où la richesse est concentrée, y compris la nôtre : les grandes fortunes doivent-elles être redistribuées selon la volonté de ceux qui les ont accumulées, ou par l'État, au moyen de l'impôt? Et si l'on choisit la première voie, qu'est-ce qui garantit que la promesse sera tenue?
De la Fondation Gates aux enfants : le récit d'un virage
Le plan initial était simple. En 2006, avec un patrimoine de 44 milliards $ US, Buffett annonçait que l'essentiel de sa fortune irait à ce qui s'appelait alors la Fondation Bill et Melinda Gates, sous forme de dons annuels d'actions de Berkshire. Quatre ans plus tard, les trois lançaient le Giving Pledge, une campagne invitant les milliardaires à s'engager publiquement à donner au moins la moitié de leur patrimoine.[1]
L'éloignement a commencé avant l'affaire Epstein. Buffett a quitté le conseil de la Fondation Gates en 2021, pendant le divorce du couple fondateur, et a déclaré au Wall Street Journal en juin 2024 que l'organisation ne recevrait rien après sa mort. Plus de 99 % de son patrimoine irait plutôt à une fiducie philanthropique administrée par ses enfants, comme l'a rapporté la CNBC.[4]
La rupture définitive est survenue en 2026. À la fin de juin, l'investisseur a suspendu son don annuel à la fondation dans l'attente d'un examen interne sur les liens de l'organisation avec Epstein, selon Fortune. Le 14 juillet, Reuters a confirmé la fin d'un partenariat de vingt ans : environ 6 milliards $ US en actions de catégorie B de Berkshire sont allés aux quatre fondations familiales. La Fondation Gates avait reçu plus de 47 milliards $ US en actions depuis 2006.[2] La même semaine, Buffett a précisé qu'il entendait céder le reste de ses actions aux fondations familiales d'ici la fin de 2034.
En entrevue à la CNBC, il a jugé déplaisante l'association de Gates avec Epstein, tout en attribuant sa décision au fait que ses enfants avaient vieilli et étaient prêts à prendre le relais. Il a aussi confié, selon l'Associated Press, qu'il ne voulait être mêlé à rien qui puisse faire l'objet d'une enquête plus tard.[3] La transition s'est achevée le 18 septembre : Buffett a quitté la présidence du conseil de Berkshire pour devenir président émérite, et son fils Howard lui a succédé dans un rôle non exécutif. La gestion courante demeure entre les mains de Greg Abel, chef de la direction depuis janvier, selon la CNBC.[5]
Trois enfants, trois philanthropies
Le reportage d'El País frappe surtout par le contraste entre l'ampleur du patrimoine et le profil de ceux qui devront le distribuer. En 1999, Warren et sa première épouse, Susan, ont créé une fondation pour chacun de leurs enfants, dotée d'environ 30 millions $ US. Susie était alors mère au foyer et bénévole à Omaha, Howard cultivait du maïs et du soja, et Peter était musicien et compositeur.[1] Chacun a depuis bâti son propre programme.
Susie Buffett
Elle préside la Sherwood Foundation et la Fondation Susan Thompson Buffett. Elle mise sur la petite enfance, avec le Buffett Early Childhood Fund et un réseau de 25 centres Educare en partenariat avec le programme fédéral Head Start.[1]
Howard Buffett
Agriculteur et, depuis septembre, président du conseil de Berkshire, où il siège depuis 1993.[6] Sa fondation cible la sécurité alimentaire et les conflits, et a versé plus de 1,2 milliard $ US à l'Ukraine.[1]
Peter Buffett
Musicien, il dirige la NoVo Foundation. Il transforme une ancienne usine en espace communautaire et songe à élargir ses projets de revenu de base, tout en disant avoir des doutes.[1]
Les trois se parlent au téléphone tous les dimanches et n'ont pas encore décidé s'ils mettront les ressources en commun ou si chacun donnera de son côté. Quelques consensus se dessinent toutefois. Ils hésitent à faire des chèques colossaux à une seule organisation, estimant que des sommes trop importantes peuvent déstabiliser les plus petites, et Susie se montre réticente à créer des fonds de dotation permanents, puisque les dirigeants et les priorités des organismes changent avec le temps.[1] À la mort de leur père, toute décision sur le solde devra être unanime. Buffett a déjà désigné des fiduciaires remplaçants, sans dévoiler leurs noms, au cas où ses enfants ne vivraient pas assez longtemps pour terminer la tâche.[4]
« Ce n'est tout simplement pas naturel. »
Peter Buffett, à propos du fait de disposer d'une telle fortune, dans un entretien avec Bloomberg publié par El PaísCette phrase de Peter résume le malaise qui traverse la famille. Le cadet raconte avoir dit à son père, il y a quelques années, qu'il ne voulait rien avoir à faire avec cette responsabilité, et Warren lui aurait répondu qu'à sa place, il n'en voudrait pas non plus.[1] Ce n'est pas un détail anecdotique : l'ambivalence des administrateurs pèse directement sur le rythme et la manière dont l'argent atteindra les causes.
Le problème arithmétique : la fortune croît plus vite qu'elle n'est donnée
La donnée la plus dérangeante du dossier est mathématique. Au moment de sa promesse de 2006, Buffett possédait 44 milliards $ US. Vingt ans et plus de 70 milliards $ US de dons plus tard, son patrimoine a augmenté de plus de 100 milliards $ US.[1] L'explication tient à la nature de ses actifs : sa fortune est presque entièrement composée d'actions de Berkshire, dont la valorisation a largement dépassé le rythme des transferts. Buffett détenait près de 14 % du capital de l'entreprise avant les dons de juillet, selon Reuters.[2]
Buffett n'est pas une exception. Le rapport The Giving Pledge at 15, publié en 2025 par l'Institute for Policy Studies, un groupe de réflexion progressiste de Washington, a suivi les signataires initiaux de la campagne. Il conclut que ceux qui sont toujours milliardaires se sont enrichis de 283 % depuis leur adhésion. Parmi les 22 signataires initiaux décédés, seulement 8 ont tenu leur promesse de donner la moitié de leur patrimoine.[7] L'étude souligne aussi qu'une grande part des dons transite par des intermédiaires, comme les fondations privées et les fonds orientés par les donateurs, ce qui complique la mesure des sommes qui parviennent réellement aux organismes sur le terrain.
Aaron Horvath, du groupe de recherche Private Wealth and the Public Good, résume le diagnostic dans le reportage d'El País : même un milliardaire bien intentionné ne peut vaincre les forces économiques qui continuent de grossir son patrimoine, et ce qui se produit en pratique, c'est le transfert du problème d'une génération à l'autre.[1]
Philanthropie ou impôt : le débat que le cas relance
Buffett a toujours soutenu que sa fortune serait plus utile entre des mains philanthropiques que versée au Trésor américain pour réduire la dette fédérale.[1] Il s'est pourtant illustré en réclamant publiquement des impôts plus élevés pour les plus riches, position qui a donné son nom à la « règle Buffett », proposée aux États-Unis en 2011. La contradiction n'est qu'apparente : tant que le régime fiscal ne change pas, il préfère décider lui-même de la destination de son argent.
Le cas des enfants met cette logique à l'épreuve. La philanthropie privée dépend de la longévité, de la volonté et de la capacité opérationnelle d'une poignée de personnes. Les trois héritiers ont entre 68 et 73 ans, des structures modestes et aucune obligation de rythme, hormis l'échéance fixée par leur père pour le transfert des actions. Le prochain versement d'actions aux fondations est généralement annoncé autour de l'Action de grâce américaine, à la fin de novembre.[1]
Ce que le cas révèle au Québec et au Canada
L'échelle donne le vertige. Selon Imagine Canada, l'ensemble des fondations caritatives canadiennes détient environ 76,6 G$ d'actifs.[9] Converti en dollars canadiens, le patrimoine de Buffett représente à lui seul plus de deux fois et demie ce montant. Quant aux particuliers, les dons de bienfaisance pour lesquels ils ont demandé un crédit d'impôt totalisaient environ 12,8 G$ en 2023, d'après les estimations préliminaires de Statistique Canada citées par Imagine Canada.[10] Selon le taux de change, le seul don de juillet de Buffett à ses fondations familiales équivaut à près des deux tiers de cette somme annuelle. Et la base de donateurs s'effrite : en 2022, un peu moins de 5 millions de déclarants, soit 17,1 % de l'ensemble, ont déclaré des dons, selon Statistique Canada.[10]
Un Buffett québécois en miniature
La dynamique décrite plus haut a d'ailleurs un équivalent bien québécois. La Fondation Lucie et André Chagnon, née en 2000 de la vente de Vidéotron, a démarré avec un don de 1,4 G$, et ses actifs atteignaient 2,1 G$ au 31 décembre 2023, comme le rappelait la revue Options politiques de l'IRPP.[11] Autrement dit, comme chez Buffett, le capital a crû malgré des centaines de millions versés. Le parallèle va plus loin : comme Susie Buffett, la Fondation Chagnon concentre ses efforts sur la petite enfance et la réussite éducative. Elle a aussi connu les mêmes débats sur la légitimité d'une fondation privée qui influence les politiques publiques, notamment à propos de ses partenariats avec le gouvernement du Québec à partir de 2007. En 2020, en annonçant jusqu'à 500 M$ de dons sur cinq ans, son président soulignait que la contribution de la fondation devait s'ajouter au rôle de l'État, et non s'y substituer.[12]
Pas d'impôt successoral, mais un impôt au décès
Le régime fiscal pèse aussi. Aux États-Unis, l'impôt fédéral sur les successions atteint 40 % dans la tranche supérieure, ce qui fait du don philanthropique une option financièrement rationnelle pour les très grandes fortunes. Le Canada n'a plus d'impôt successoral fédéral depuis 1972, et le Québec a aboli ses droits successoraux au milieu des années 1980. Au décès, le fisc canadien présume plutôt que la personne a vendu tous ses biens à leur juste valeur marchande, ce qui déclenche l'imposition des gains en capital accumulés. Des chercheurs de l'Université de Sherbrooke notent que ce mécanisme rapproche le système canadien des impôts successoraux d'autres pays.[13]
| Enjeu | Situation au Canada et au Québec |
|---|---|
| Impôt sur les successions | Aucun. Au décès, les biens sont réputés vendus et les gains en capital accumulés sont imposés.[13] |
| Taux d'inclusion des gains en capital | 50 %. La hausse aux deux tiers pour les gains de plus de 250 000 $ a été annulée par le premier ministre Mark Carney le 21 mars 2025.[14] |
| Contingent des versements | Depuis 2023, les organismes de bienfaisance doivent verser 5 % de la valeur de leurs actifs de placement au-delà d'un million de dollars, contre 3,5 % auparavant. Ottawa s'est engagé à réexaminer ce taux après cinq ans.[15] |
| Dons de titres cotés en bourse | Le gain en capital sur des actions cotées données à un organisme de bienfaisance est exonéré d'impôt, un incitatif majeur pour les grandes fortunes. |
| Actifs des fondations | Environ 76,6 G$, dont 70,5 G$ non utilisés directement à des fins de bienfaisance, selon Imagine Canada.[9] |
Trois leçons s'imposent pour le débat d'ici. La première : la philanthropie ne remplace pas la politique fiscale. Même dans le cas le plus célèbre au monde, la promesse volontaire a été distancée par l'accumulation. La deuxième : la gouvernance compte autant que le volume. L'exigence d'unanimité, la nomination de fiduciaires remplaçants et l'échéance de 2034 sont des mécanismes que les familles et les fondations canadiennes formalisent rarement. La troisième : l'horizon temporel est un choix politique. Le contingent des versements canadien est conçu pour des fondations perpétuelles qui distribuent leurs rendements, alors que les Buffett font le pari inverse : tout dépenser tant qu'il est encore possible d'en rendre compte.
Au moment où Ottawa doit réévaluer le contingent des versements et où le débat sur l'imposition des gains en capital reste vif, le cas de la famille Buffett sert moins de modèle à copier que de démonstration. Il montre ce que la générosité privée peut accomplir et, surtout, là où elle bute.
Questions fréquentes
Qui gérera la fortune de Warren Buffett après sa mort?
Ses trois enfants, Susie, Howard et Peter, exécuteurs testamentaires et fiduciaires de la fiducie qui recevra plus de 99 % du patrimoine. Leurs décisions devront être unanimes, et des fiduciaires remplaçants sont déjà désignés.
Pourquoi Buffett a-t-il cessé de donner à la Fondation Gates?
En juillet 2026, après des révélations sur les liens entre Bill Gates et Jeffrey Epstein, il a exclu la fondation de son don annuel. Il a aussi invoqué l'âge de ses enfants et leur disposition à prendre le relais.
Combien Buffett a-t-il donné jusqu'ici?
Plus de 70 milliards $ US depuis 2006, dont plus de 47 milliards $ US en actions à la Fondation Gates. Son patrimoine est pourtant passé de 44 à environ 150 milliards $ US.
Quelle est l'échéance de la distribution?
Buffett veut transférer toutes ses actions restantes de Berkshire aux quatre fondations familiales d'ici le 31 décembre 2034.
Le Giving Pledge fonctionne-t-il?
C'est un engagement volontaire, sans mécanisme de contrainte. Selon l'Institute for Policy Studies, les signataires initiaux toujours milliardaires se sont enrichis de 283 % depuis 2010, et seulement 8 des 22 signataires décédés ont tenu parole.
Comment le Canada impose-t-il les successions?
Il n'y a pas d'impôt successoral. Au décès, les biens sont réputés vendus et les gains en capital sont imposés au taux d'inclusion de 50 %. Les fondations doivent verser au moins 5 % de leurs actifs de placement au-delà d'un million de dollars.
Cet article s'inspire du reportage « Los hijos de Warren Buffett y el marrón de heredar 150.000 millones de dólares », de Sophie Alexandre (Bloomberg), publié par El País le 30 octobre 2026. Le texte du Tissu est une analyse originale, appuyée sur des recherches complémentaires, et ne reproduit ni ne traduit le contenu d'origine. Lisez le reportage complet sur le site d'El País.
Éverton Loupes Poirier — Curateur éditorial