Politique · Esthétique et pouvoir · Analyse
Chaque fois qu’un élu choisit ce qu’il porte, il choisit aussi la façon dont il veut être lu. L’observation semble banale, mais elle soutient la thèse que la sociologue hispano-suédoise Olivia Muñoz-Rojas Oscarsson développe dans Golpes de vista, paru chez Paidós en 2026 : l’esthétique n’est pas un ornement de la politique, c’est l’un des rouages par lesquels le pouvoir se construit, se communique et se présente comme allant de soi. En entrevue au magazine S Moda, du quotidien espagnol El País, publiée ce jeudi 29 octobre, l’autrice résume son propos par une formule qui vaut avertissement pour toute campagne électorale.1
« Il n’existe pas de vêtements intrinsèquement de gauche ou de droite. »
Olivia Muñoz-Rojas, à S Moda / El País (traduction du Tissu)
La phrase démonte un raccourci fréquent dans le débat public, celui qui prête à une casquette, à une couleur ou à un chandail une idéologie intégrée. Ce que propose l’autrice est plus exigeant : le sens politique d’un objet ne loge pas dans l’objet, mais dans le système d’attentes où il circule et dans les promesses que le discours de celui qui le porte a lui-même créées.1
Qui est Olivia Muñoz-Rojas et que soutient « Golpes de vista »
Olivia Muñoz-Rojas est docteure en sociologie de la London School of Economics, titulaire d’une maîtrise en humanités de la New York University et collaboratrice régulière d’El País ; elle vit à Paris et étudie la dimension esthétique des processus politiques.2 Dans son livre, elle soutient que la politique se fait dans les parlements et dans les conflits, mais aussi dans le champ des images et des représentations, où des codes visuels contribuent à légitimer l’autorité, à susciter l’adhésion et à façonner les identités collectives. L’origine moderne de cette bataille remonterait aux révolutions atlantiques, lorsque l’opposition entre peuple et élite, puis entre gauche et droite, a pris une forme visible.1
L’asymétrie entre la gauche et la droite
Le point le plus provocant de l’entrevue est l’idée d’une asymétrie. Selon Muñoz-Rojas, les courants qui font de la simplicité une part de leur identité paient cher l’affichage de signes associés au luxe, perçu comme une trahison. La droite conservatrice, elle, intègre des codes populaires à moindre coût, et l’emprunt peut même lui attirer de la sympathie.1 En Espagne, l’autrice rappelle la polémique autour d’un sac supposément griffé attribué à l’ancienne ministre Irene Montero, de Podemos.
La scène fédérale canadienne offre une illustration presque pédagogique de la seconde moitié de la thèse. À l’été 2023, après des partielles décevantes, le chef conservateur Pierre Poilievre a abandonné ses lunettes et, souvent, sa cravate, lui qui avait suivi un code vestimentaire d’affaires strict pendant près de vingt ans sur la colline du Parlement, a rapporté CBC News.3 Le t-shirt et le jean ont remplacé l’habit bleu marine, et une campagne publicitaire estivale a cherché à adoucir son image. La politologue Lori Williams, de l’Université Mount Royal, a toutefois prévenu que l’électorat se demanderait s’il s’agissait d’un simple coup de marketing ou d’un changement de fond.4 Le pari illustre bien la mécanique décrite par Muñoz-Rojas : pour un conservateur, l’adoption du registre décontracté est un geste de proximité à faible risque.
Qui a le droit d’être décontracté
Le deuxième axe du livre est ce que l’autrice appelle l’impunité stylistique du pouvoir. Elle oppose le reproche fait à Volodymyr Zelensky de ne pas porter d’habit à la Maison-Blanche à la liberté avec laquelle Elon Musk, quelques jours plus tôt, s’était présenté en jean et en casquette à une réunion du cabinet de Donald Trump. Pour Muñoz-Rojas, enfreindre le code formel peut être un privilège de celui qui est en haut ou un geste subversif de celui qui est en bas ; ce qui change, c’est la position de pouvoir depuis laquelle on transgresse.1
Les faits appuient la lecture. Le 28 février 2025, un commentateur du pool de presse a demandé à Zelensky s’il possédait seulement un habit ; le président ukrainien a répondu qu’il en porterait un une fois la guerre terminée, selon The Hill.5 Le 18 août suivant, il est revenu à Washington en veston et chemise noirs et a été félicité pour sa tenue, selon l’agence Estadão Conteúdo.6 Le changement de costume de la partie dépendante de la relation est, en soi, une donnée politique.
Le Québec a connu sa propre version, inversée, de cette scène. Élue de Québec solidaire dans Taschereau en 2018, Catherine Dorion a multiplié les entorses au décorum du salon bleu, de la tuque aux Doc Martens. En novembre 2019, son coton ouaté orange a provoqué une tempête : la vice-présidente Chantal Soucy a jugé la tenue incompatible avec le décorum, et la députée a quitté la Chambre, a relaté Le Soleil.7 Des Québécoises ont répliqué en portant un coton ouaté au travail par solidarité, et le président François Paradis a rappelé que les vêtements de sport n’étaient pas admis, selon La Presse canadienne.8 Dorion invoquait ses électeurs, qui eux aussi portent jean et coton ouaté. Dans la grille de Muñoz-Rojas, c’est le cas d’école de la transgression venue d’en bas : le même vêtement qui passe inaperçu sur un milliardaire devient un affront chez une députée d’opposition.
L’unifolié, de la rue Wellington à la feuille d’érable retrouvée
Aucun objet n’illustre mieux au Canada l’idée qu’un symbole n’a pas de propriétaire que le drapeau lui-même. En 2022, le « convoi de la liberté » a occupé le centre-ville d’Ottawa pendant des semaines, et l’unifolié était omniprésent chez les manifestants opposés aux mesures sanitaires et au gouvernement fédéral. Pour une partie de la population, la feuille d’érable flottant sur une camionnette a fini par signaler une appartenance politique plutôt qu’une appartenance nationale.9
Les menaces d’annexion de Donald Trump ont inversé le mouvement. En février 2025, à l’occasion des 60 ans du drapeau, un sondage Léger indiquait que 85 % des Canadiens se disaient fiers de l’être, et de nombreux citoyens parlaient explicitement de reprendre leur drapeau, a rapporté La Presse canadienne.9 Au Québec, le phénomène a pris une couleur singulière : un marchand de drapeaux de Côte-Saint-Paul observait que bien des clients qui hissaient d’habitude le fleurdelisé réclamaient désormais l’unifolié, selon Noovo Info.10
L’accessoire emblématique de cette séquence est venu de la droite. Le 15 janvier 2025, le premier ministre progressiste-conservateur de l’Ontario, Doug Ford, est arrivé à la rencontre des premiers ministres coiffé d’une casquette bleu marine portant l’inscription « Canada is not for sale », conçue par une petite firme d’Ottawa, a relaté Noovo Info.11 L’objet reprend la forme exacte de la casquette MAGA pour en retourner le message. Ironie révélatrice, ses créateurs ont ensuite eu du mal à trouver un fabricant canadien de casquettes vierges, a montré CTV.12 La séquence confirme la thèse de Muñoz-Rojas et la complique : le drapeau n’a pas changé, c’est le système de sens autour de lui qui a basculé, et il a suffi d’un adversaire extérieur pour qu’un même symbole passe d’un camp à l’ensemble du pays.
Le carré rouge, ou la vie d’un symbole venu d’en bas
Le Québec a aussi produit l’un des signes vestimentaires de contestation les plus reconnaissables des dernières décennies. Né lors de la grève étudiante de 2005, le carré de feutre rouge a acquis toute sa force en 2012, pendant le « printemps érable » contre la hausse des droits de scolarité, retrace la revue Relations.13 Épinglé sur des centaines de milliers de manteaux, il servait à la fois de marque d’opposition au pouvoir et de signe de reconnaissance entre grévistes, exactement le double rôle que décrit l’autrice. Ceux qui s’opposaient à la grève ont d’ailleurs répondu par un carré vert, preuve qu’un simple morceau de tissu suffisait à dessiner deux camps.
La suite est tout aussi instructive. En 2013, un entrepreneur de Longueuil a obtenu une approbation provisoire pour déposer le carré rouge comme marque de commerce d’une ligne de vêtements, ce que des associations étudiantes ont dénoncé comme une récupération commerciale, a rapporté The Charlatan.14 La question que pose Muñoz-Rojas, celle du moment où une esthétique de résistance devient marchandise, a trouvé ici une réponse très concrète.
Quand l’État légifère sur ce que portent ses agents
Au Québec, la réflexion sur le vêtement politique déborde la mode et les campagnes : elle touche l’apparence de l’État lui-même. Adoptée le 16 juin 2019, la Loi sur la laïcité de l’État, ou Loi 21, interdit le port de signes religieux aux personnes en position d’autorité, dont les juges, les policiers et les enseignants du réseau public, rappelle l’Encyclopédie canadienne.15 Ses défenseurs y voient l’expression d’une neutralité qui doit être réelle et apparente, appuyée par une majorité de Québécois au moment de son adoption ; ses opposants y voient une atteinte à la liberté de religion qui touche d’abord les femmes musulmanes portant le voile. Validée en grande partie par la Cour d’appel du Québec en 2024, la loi a été plaidée devant la Cour suprême du Canada du 23 au 26 mars 2026, et la décision était en délibéré, selon La Presse canadienne.16
La grille de Muñoz-Rojas n’a pas à trancher ce débat juridique, mais elle en éclaire un aspect : ici, ce n’est plus un élu qui choisit son image, c’est l’État qui décide de ce qui peut apparaître sur le corps de ceux qui le représentent. Le vêtement cesse d’être un message individuel pour devenir une question de régime.
Pantalon, jupe et les deux féminités
Le livre accorde aussi une large place au genre. Muñoz-Rojas rappelle que, sous Napoléon, la préfecture de police de Paris exigeait une autorisation spéciale pour que les femmes portent des vêtements masculins, et que le pantalon est devenu, pour cette raison, un instrument des luttes féministes en Occident. Selon elle, l’émancipation esthétique ne sera complète que lorsque le mouvement inverse, la jupe et le maquillage chez les hommes, cessera de surprendre.1 Elle observe enfin que, dans l’univers MAGA, la tradwife pudique coexiste avec une féminité hypersexualisée, et que les deux modèles ne se contredisent pas : tous deux produisent une féminité très nettement distincte de la masculinité.1
Ce que l’analyse offre au lecteur québécois
Dans une année d’élections générales au Québec, et alors que la relation avec Washington continue de façonner les symboles du pays, la contribution de Golpes de vista tient moins d’une règle que d’une méthode. Trois questions aident à lire la politique par le vêtement : quelle attente le discours de cet élu a-t-il créée ; depuis quelle position de pouvoir transgresse-t-il ou respecte-t-il le code ; et qui tente de fixer le sens d’un objet qui, en soi, n’appartient à personne.
Muñoz-Rojas conclut l’entrevue avec l’idée que comprendre la manière dont nous regardons, c’est aussi comprendre comment nous sommes gouvernés.1 Pour l’électeur, la leçon pratique consiste à ne pas confondre symbole et programme, sans oublier que les symboles, eux aussi, gouvernent.
Questions fréquentes
Qui est Olivia Muñoz-Rojas ?
Sociologue et essayiste hispano-suédoise, docteure en sociologie de la London School of Economics et collaboratrice du quotidien El País. Elle étudie la dimension esthétique des processus politiques et vit à Paris.
De quoi traite le livre « Golpes de vista » ?
Paru chez Paidós en 2026, le livre analyse comment les vêtements, les images et les codes visuels contribuent à construire, à communiquer et à légitimer le pouvoir, des révolutions atlantiques au trumpisme.
Qu’est-ce que l’« impunité stylistique » du pouvoir ?
C’est l’idée que ceux qui occupent des positions de pouvoir peuvent enfreindre les codes vestimentaires sans sanction, alors que la même décontraction est reprochée à ceux qui sont en position de dépendance. Le contraste entre Elon Musk et Volodymyr Zelensky à la Maison-Blanche, en 2025, en est l’exemple principal.
Pourquoi le coton ouaté de Catherine Dorion a-t-il fait scandale ?
En novembre 2019, la députée de Québec solidaire s’est présentée au salon bleu en coton ouaté, une tenue jugée contraire au décorum. L’épisode illustre la transgression venue d’en bas : un vêtement ordinaire devient un affront lorsqu’il est porté par une élue d’opposition dans une enceinte formelle.
Le drapeau canadien est-il devenu un symbole partisan ?
Après le convoi de 2022, une partie de la population l’associait à la contestation antigouvernementale. Les menaces d’annexion de Donald Trump en 2025 ont provoqué un mouvement de réappropriation, y compris au Québec, qui a rendu à l’unifolié une portée nationale plutôt que partisane.