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Note de la rédaction : cet article est une analyse originale du Tissu, inspirée de l'épisode « What's Driving Elon Musk? » du balado The Ezra Klein Show, publié par le New York Times le 30 octobre 2026, avec la participation de l'historien Quinn Slobodian. Il ne s'agit ni d'une traduction ni d'une reproduction. L'original est accessible sur nytimes.com. Les autres informations proviennent de sources indépendantes, indiquées dans le texte.

À quatre jours des élections de mi-mandat aux États-Unis, prévues le 3 novembre, le nom qui pèse le plus lourd dans la bataille pour le Congrès ne figure sur aucun bulletin de vote. Elon Musk a déjà versé environ 450 millions de dollars américains à des groupes républicains au cours de ce cycle, selon le chroniqueur Ezra Klein, du New York Times, soit le quart de tout ce que le parti a recueilli1. Jamais un individu n'avait autant donné lors d'une seule élection américaine.

Pour prendre la mesure du geste, Klein propose un calcul simple : pour une personne dont la fortune est estimée autour de 1 000 milliards de dollars, un chèque de quelques centaines de millions pèse autant qu'un billet de 100 $ pour un ménage américain moyen. C'est insignifiant pour celui qui donne et déterminant pour celui qui reçoit. La question qui traverse l'épisode, et cet article, est ailleurs : qu'est-ce que Musk cherche à acheter ?

L'ampleur du chèque

Les chiffres vérifiables suffisent à rendre le cas inédit. Une compilation de l'Associated Press, fondée sur les rapports déposés à la Commission électorale fédérale (FEC) à la mi-octobre, a établi que Musk était devenu le plus important donateur connu des élections de mi-mandat, avec plus de 276 millions de dollars américains versés depuis juillet seulement2. En ajoutant les dons du premier semestre, le total atteignait alors 366 millions. Le montant de 450 millions évoqué par Klein inclut des versements plus récents.

La répartition révèle la stratégie. Selon l'agence Reuters, sur la somme du troisième trimestre, 158 millions sont allés au Senate Leadership Fund, un super PAC proche du chef de la majorité au Sénat, John Thune ; 76 millions à l'America PAC, contrôlé par Musk lui-même ; et 20 millions au Congressional Leadership Fund, consacré à la Chambre des représentants3. L'accent mis sur le Sénat n'a rien d'anodin : c'est la chambre qui confirme les nominations, ratifie les traités et, en définitive, bloque ou laisse passer les programmes réglementaires.

DONS DE MUSK, JUILLET À SEPTEMBRE 2026 (M$ US) Senate Leadership Fund 158 America PAC (de Musk) 76 Autres groupes 22 Congressional Leadership Fund 20
Total du trimestre : 276 Mnbsp;US. « Autres groupes » correspond à l'écart entre le total et les trois destinations détaillées. Sources : Associated Press et Reuters, d'après les données de la FEC (octobre 2026).

La dépendance comme stratégie

Pour Quinn Slobodian, historien canadien et professeur d'histoire internationale à l'Université de Boston, l'argent électoral sert à consolider ce que Musk possède déjà : la dépendance des États, des marchés et des citoyens envers ses entreprises. Slobodian est le coauteur, avec l'essayiste spécialisé en technologie Ben Tarnoff, de Muskism: A Guide for the Perplexed, paru en 2026 chez HarperCollins aux États-Unis et chez Allen Lane au Royaume-Uni4. La thèse centrale du livre : tout comme le fordisme a été le système d'exploitation du XXe siècle, le « muskisme » aspire à devenir celui du XXIe.

Au micro de Klein, l'historien décrit trois couches de cette dépendance.

  • Financière. SpaceX est entrée en Bourse au Nasdaq le 12 juin 2026, dans le plus important premier appel public à l'épargne de l'histoire, avec une valorisation d'environ 1 750 milliards de dollars américains. Grâce à une structure d'actions à droits de vote multiples, Musk détient environ 42 % du capital, mais contrôle de 82 % à 85 % des votes, selon le prospectus déposé auprès de la SEC5. Des caisses de retraite et des épargnants ordinaires portent désormais l'entreprise dans leurs portefeuilles. Dans ce montage, s'attaquer à Musk revient à s'attaquer à un pilier du marché boursier.
  • Infrastructurelle. SpaceX est, dans les faits, le lanceur quasi monopolistique vers l'orbite basse, et la constellation Starlink est devenue le moyen de communication par défaut sur les champs de bataille et dans les régions rurales. Une analyse du site New Space Economy indique que la constellation a dépassé les 11 000 satellites lancés et compte 13,6 millions d'abonnés9.
  • Informationnelle. Depuis février, xAI, qui avait déjà absorbé X (anciennement Twitter), a été intégrée à SpaceX, réunissant robot conversationnel, réseau social, satellites et fusées sous un même toit6. Musk plaide maintenant publiquement pour y fusionner aussi Tesla.

Klein conteste la rationalité de cette stratégie. Pour une entreprise aussi imbriquée dans l'État, s'aligner ouvertement sur un seul parti aux États-Unis, et sur la droite radicale en Europe, comporte un risque énorme si l'opposition prend le pouvoir en 2029. Slobodian répond que Musk joue sur deux tableaux : approfondir la dépendance au point de lier les mains de tout gouvernement futur et, en parallèle, miser sur la polarisation pour devenir le partenaire privilégié d'un nouvel ordre politique. En Europe, plutôt que de chercher un compromis avec Bruxelles, il a choisi d'appuyer des formations comme l'AfD allemande, que Slobodian décrit comme les « Tesla de la politique » : des forces marginales dont Musk espère qu'elles feront éclater les partis traditionnels du centre.

De l'IA qu'il fallait freiner à l'IA qui « cherche la vérité »

L'un des passages les plus éclairants de l'entretien porte sur l'évolution de la pensée de Musk au sujet de l'intelligence artificielle. En 2015, sous l'influence du philosophe suédois Nick Bostrom, auteur de Superintelligence, Musk cofonde OpenAI avec l'objectif de ralentir la technologie et d'aligner ses valeurs sur celles des humains. Au même moment, il crée Neuralink, avec l'idée de fusionner l'humain et la machine pour que l'espèce ne soit pas dépassée par celle-ci.

Le virage survient, selon Slobodian, en novembre 2022, avec le lancement de ChatGPT. Lorsque la Silicon Valley comprend que les grands modèles de langage constituent la nouvelle frontière de croissance, l'ennemi n'est plus la superintelligence hors de contrôle, mais l'IA dite « woke », entraînée dans le climat culturel de mouvements comme Black Lives Matter ou #MeToo. La réponse s'appelle xAI et son robot conversationnel Grok, présenté comme une solution de rechange « maximalement en quête de vérité » aux modèles concurrents.

Paradoxe : dans une entrevue récente accordée à The Economist et citée dans l'épisode, le même Musk décrit avec désinvolture un monde où, d'ici une décennie, les humains auront perdu le contrôle au profit de machines bien plus intelligentes, l'argent n'existera plus et lui-même ne dirigera plus ses entreprises. La sécurité, dans ce scénario, viendrait d'une IA assez curieuse pour trouver l'humanité plus intéressante vivante que disparue.

La politique comme problème de programmation

Pour comprendre comment Musk perçoit la lutte politique, Slobodian invoque le concept de « virus de l'esprit », forgé par le biologiste de l'évolution Richard Dawkins dans les années 1990, le même auteur qui a créé le mot « mème » dans Le Gène égoïste, en 1976. Dans la lecture de Musk, les idées et les croyances fonctionnent comme des unités qui se répliquent d'une personne à l'autre par les réseaux, à la manière d'un virus informatique. Le prétendu « virus mental woke » serait un code malveillant à combattre à coups de contre-mèmes.

D'où la place centrale de X dans l'engrenage. Avec l'algorithme sous son contrôle et la monétisation des comptes qui diffusent des contenus proches des siens, Musk dispose d'un moteur de propagation qu'il appelle lui-même la vérité. Dans la même logique, xAI vante comme avantage concurrentiel son accès en temps réel aux émotions des utilisateurs du réseau.

« La faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale, c'est l'empathie. »Elon Musk, en conversation avec Joe Rogan, extrait diffusé dans l'épisode

Cette phrase résume le diagnostic. Avec Rogan, Musk parle d'« empathie suicidaire civilisationnelle » et la décrit comme une faille exploitée par des adversaires. Slobodian fait remarquer que l'expression fait écho à un débat courant au sein de l'extrême droite européenne sur l'immigration et les réfugiés, et qu'elle sous-tend la défense par Musk de la « remigration ». Plus fondamentalement, ajoute l'historien, elle traduit un mépris pour les catégories qui ont structuré la pensée politique moderne : souveraineté populaire, démocratie, idée que les membres d'une communauté sont, à un certain niveau, des pairs.

L'historien avance un lien avec la jeunesse de Musk dans l'Afrique du Sud de l'apartheid, un État bâti sur l'idée que la majorité de la population n'existait que dans la mesure où elle était utile à une minorité. Il reconnaît lui-même que la documentation directe est mince et qu'il s'agit d'une interprétation. La réception critique du livre a relevé cette tension : une partie des recensions juge que l'ouvrage peine à s'affranchir du biographique lorsqu'il propose une idéologie.

Le fabulisme financier : de 39 milliards à 1 000 milliards

Klein insiste sur la vitesse de l'accumulation. En 2020, la fortune de Musk était évaluée à 39 milliards de dollars américains, soit environ 4 % de ce qu'elle représente aujourd'hui. Ce bond ne découle pas de profits extraordinaires : SpaceX elle-même a enregistré une perte en 2025, selon son prospectus. Le moteur est ce que Slobodian et Tarnoff appellent le « fabulisme financier » : la capacité de vendre non pas les fondamentaux actuels, mais la promesse de revenus futurs quasi illimités, qu'il s'agisse de conduite autonome, de robots humanoïdes ou de l'économie « quasi infinie » de milliards de robots que Musk a décrite à The Economist.

Le même prospectus expose la fragilité derrière l'aura d'invincibilité. Slobodian rappelle que, parmi les facteurs de risque énumérés par SpaceX, la législation nationale occupe une place de choix. L'impression d'inévitabilité, laisse-t-il entendre, fait elle-même partie du projet politique.

Le contrat social absent

La comparaison la plus dérangeante de l'épisode est celle avec Henry Ford. L'industriel était antisémite et violemment antisyndical, mais le fordisme a fini par être associé à la négociation collective, à la mobilité sociale et à l'État-providence. C'est que la pression démocratique, les conflits sociaux et la législation ont imposé un pacte : la population acceptait le modèle de production en échange de gains matériels. Andrew Carnegie, dans le même esprit, a semé des bibliothèques à travers les États-Unis, et jusqu'au Canada.

Quel est l'équivalent chez Musk ? Slobodian pointe la Musk Foundation, l'une des plus grandes fondations privées américaines. Des enquêtes du New York Times ont montré qu'elle n'a pas distribué le minimum légal de 5 % de ses actifs en 2021, 2022 et 2023 ; en 2024, lorsqu'elle a versé 474 millions de dollars américains pour plus de 14 milliards d'actifs, 370 millions sont allés à l'organisme qui gère l'école Ad Astra, située près des installations des entreprises de Musk au Texas7. Pour l'historien, cette absence de contrepartie sociale tournée vers l'extérieur distingue Musk d'autres milliardaires de sa génération, comme Bill Gates.

En lieu et place de la redistribution, on propose la peur. Dans cette lecture, la conquête du consentement passe par la conviction que l'étranger est une menace et que seule la technologie de Musk peut protéger sa famille. Slobodian y voit la partie la moins originale du répertoire : les politiciens utilisent le récit de l'envahisseur pour justifier l'absence de redistribution depuis plus d'un siècle.

Réglementer, remplacer, réimaginer

Klein décrit la situation comme un équilibre instable. Plus Musk s'associe à la droite radicale, plus la dépendance envers ses satellites devient dangereuse pour des gouvernements du centre ou de gauche. Tôt ou tard, soit il brise l'opposition, soit l'État agit pour contenir le risque.

Le sujet a quitté la marge. L'économiste Paul Krugman, lauréat du prix Nobel, plaide désormais dans son infolettre pour que le gouvernement américain reprenne le contrôle de Starlink, en invoquant le précédent de la mise sous tutelle du détaillant Montgomery Ward pendant la Seconde Guerre mondiale et l'argument voulant que, dans la guerre moderne, les communications valent autant que l'artillerie8. Même des figures du camp opposé, comme Steve Bannon, avaient évoqué en 2025 le recours à la loi sur la production de défense (Defense Production Act) pour y parvenir.

Slobodian raconte qu'en Europe, la discussion autour du livre a été plus pragmatique et s'est articulée autour de trois avenues : la réglementation, la voie empruntée par l'Union européenne ; le remplacement, par des systèmes concurrents, même coûteux ; et la réinvention, c'est-à-dire se demander à quoi doit servir cette technologie au départ. Il rappelle que la Tesla des panneaux solaires et des batteries promettait l'autonomie énergétique, un programme plus utile socialement que ce qui a suivi. Et il réfute la thèse d'une IA impossible à arrêter : l'expansion des centres de données se heurte à des centaines de moratoires locaux aux États-Unis.

Le Canada, à la fois client, actionnaire et rival

Rien de tout cela ne concerne seulement les Américains. Le Canada occupe une position singulière dans l'univers de Musk. Sa mère, Maye Musk, est née à Regina, en Saskatchewan ; lui-même a immigré au Canada à 17 ans et a étudié à l'Université Queen's, à Kingston, avant de partir pour les États-Unis. Slobodian rappelle aussi que son grand-père maternel, Joshua Haldeman, militait dans les années 1930 au sein de Technocracy Incorporated, un mouvement canadien qui proposait de remplacer la démocratie et le système des prix par une gestion confiée à une petite élite d'ingénieurs. L'historien se garde toutefois d'établir une filiation directe.

Plus concrètement, le Canada vit déjà les trois dépendances décrites dans le livre. Comme actionnaire, d'abord : Slobodian cite le Régime de retraite des enseignantes et des enseignants de l'Ontario parmi les grands détenteurs de SpaceX. Selon des données rapportées par Chief Investment Officer, sa participation valait environ 8,7 milliards de dollars américains au 30 juin 2026 et a largement contribué à un rendement de 9,5 % au premier semestre, avant de perdre près de 2 milliards en deux mois15. La retraite de centaines de milliers d'enseignants ontariens est ainsi liée, en partie, à la santé financière de l'empire Musk.

Comme client, ensuite. En mars 2025, en riposte aux droits de douane américains, le premier ministre ontarien Doug Ford a annulé un contrat de 100 millions de dollars signé avec Starlink pour brancher quelque 15 000 foyers et entreprises du nord de la province, comme l'ont rapporté Global News et CBC10. La province a dû payer une pénalité dont le montant n'a pas été divulgué. Le Québec a choisi une autre voie. Dans le cadre d'Opération haute vitesse, programme de 1,3 milliard de dollars, Québec avait conclu en 2022 une entente avec SpaceX pour brancher environ 10 000 foyers isolés, et y a mis fin en juin 2025 en misant davantage sur la fibre, selon The Logic11. Au même moment, le ministère de la Justice octroyait un contrat pour équiper de Starlink les palais de justice éloignés, en affirmant qu'aucune solution de rechange équivalente n'existait12.

Comme rival, enfin. Le 23 octobre, à Istanbul, le premier ministre Mark Carney a commenté les ralentissements de Starlink en Ukraine en affirmant que le Canada ne devrait pas dépendre d'un fournisseur unique susceptible de changer de cap ou de céder aux pressions d'un gouvernement étranger, tout en admettant une forte dépendance envers des systèmes étrangers, selon iPhone in Canada13. La réponse d'Ottawa porte un nom : Telesat Lightspeed. Le fédéral y a engagé plus de 5 milliards de dollars en prêts et contrats, dont un prêt remboursable de 2,14 milliards et un contrat militaire pour l'Arctique d'environ 2,3 milliards attribué en août ; Québec y a ajouté un prêt de 400 millions. La constellation, qui doit compter 225 satellites fabriqués par MDA Space dans la région de Montréal, devrait offrir ses services au début de 202814.

L'ironie n'échappera à personne : ces satellites censés réduire la dépendance envers Musk doivent être mis en orbite par des fusées Falcon 9 de SpaceX, et le principal actionnaire de Telesat est un fonds new-yorkais. L'ambassadeur américain Pete Hoekstra a d'ailleurs souligné cette semaine que le Canada avait fait le choix conscient de se détourner de SpaceX. Échapper au muskisme, au Canada, suppose encore de passer par lui.

Et si c'était au Québec ?

Un don à l'échelle de ceux de Musk serait impensable ici. Au Québec, seuls les électeurs peuvent contribuer au financement des partis depuis la loi adoptée sous René Lévesque en 1977, et le plafond est fixé depuis 2013 à 100 $ par année par parti, avec 100 $ supplémentaires lors d'une élection générale, comme celle du 5 octobre dernier, selon Élections Québec16. À Ottawa, les dons des entreprises et des syndicats sont interdits et un particulier ne peut verser qu'environ 1 750 $ par année à chaque parti enregistré, un plafond indexé annuellement. Les dépenses des tiers sont, elles aussi, plafonnées en période électorale, à l'opposé des super PAC américains, libérés de toute limite depuis l'arrêt Citizens United de 2010. Ces règles ne touchent cependant pas l'autre levier d'influence décrit par Slobodian : la maîtrise des plateformes et des algorithmes.

Contrepoint

La lecture de Slobodian se heurte à des arguments sérieux. Ezra Klein lui-même met en garde contre une erreur intellectuelle répandue : vouloir que les gens qu'on n'aime pas ne soient pas impressionnants. Ce que Musk a bâti est réel. SpaceX a réduit de plus de 90 % le coût de mise en orbite, Starlink a apporté Internet dans des régions que personne d'autre ne desservait et a changé le cours de guerres comme celle d'Ukraine. Slobodian reconnaît d'ailleurs que Musk avait anticipé la relocalisation et l'intégration verticale qui ont sauvé Tesla pendant la crise des chaînes d'approvisionnement de 2020.

L'expérience canadienne illustre aussi le coût des représailles. En Ontario, l'annulation du contrat Starlink a retardé le branchement de milliers de foyers du Nord, faute de solution équivalente, et le gouvernement a dû verser une pénalité. Lightspeed, de son côté, accumule les retards, et certains contribuables s'interrogent sur les milliards publics investis dans une entreprise dont l'actionnaire principal est américain.

La nationalisation de Starlink aux États-Unis a ses propres limites. L'analyse de New Space Economy estime qu'une étatisation complète exigerait une indemnisation proche de 1 750 milliards de dollars américains en vertu du Cinquième amendement, et que l'État hériterait d'un coup des lancements, de la sécurité des équipages et du développement de Starship9. Des juristes doutent que la loi sur la production de défense autorise réellement la réquisition d'entreprises. Enfin, les partisans de Musk soutiennent que son engagement politique relève d'une défense légitime de la liberté d'expression et que l'idée d'un « projet idéologique » cohérent prête trop d'intentions à des décisions qui peuvent être purement commerciales.

La question qui demeure

Klein termine l'entretien sur un trait psychologique qu'il juge important. Musk affirme depuis des années qu'il est probable que nous vivions dans une simulation informatique, et il a déjà dit que l'improbabilité de sa propre vie renforce ce soupçon. Slobodian note qu'une des variantes de cette théorie distingue les « personnages joueurs » des figurants, et que l'économiste Robin Hanson s'est déjà demandé comment agirait quelqu'un qui y croirait : en ignorant les autres, en accumulant la richesse et en cherchant à être le plus divertissant possible.

Quel que soit le diagnostic sur l'esprit de Musk, le mérite de l'entretien est de déplacer l'attention de la personnalité vers la structure. La question que posent les élections du 3 novembre, et à laquelle le Canada répond déjà à coups de milliards avec Lightspeed, est de savoir quelle part de l'infrastructure d'une démocratie peut rester entre les mains d'une seule personne sans que la démocratie elle-même devienne otage. Slobodian suggère qu'en rendant cette question impossible à ignorer, Musk a rendu un service involontaire. Reste à savoir qui y répondra en premier : les électeurs, les régulateurs ou lui.

Questions fréquentes

Combien Elon Musk a-t-il donné lors des élections américaines de 2026 ?

Selon Ezra Klein, du New York Times, environ 450 millions de dollars américains à des groupes républicains pendant le cycle, soit le quart des sommes recueillies par le parti. Les rapports de la FEC publiés en octobre faisaient déjà état de 366 millions, dont 276 millions entre juillet et septembre. C'est le plus important montant jamais versé par un seul individu lors d'une élection américaine.

Qu'est-ce que le muskisme ?

C'est le concept proposé par l'historien canadien Quinn Slobodian et Ben Tarnoff dans le livre « Muskism: A Guide for the Perplexed » (2026). Il décrit un modèle de pouvoir où un entrepreneur se rend indispensable à l'État et au marché par des dépendances financières, infrastructurelles (satellites, fusées) et informationnelles (réseaux sociaux et IA), présenté comme le successeur du fordisme.

Quels liens le Canada entretient-il avec l'empire de Musk ?

Le Régime de retraite des enseignantes et des enseignants de l'Ontario détenait une participation d'environ 8,7 milliards de dollars américains dans SpaceX à la fin juin 2026. L'Ontario a annulé en 2025 un contrat Starlink de 100 millions, tandis que le Québec a utilisé Starlink dans Opération haute vitesse et dans ses palais de justice éloignés. Ottawa et Québec financent Telesat Lightspeed comme solution de rechange souveraine.

Un don de cette ampleur serait-il permis au Québec ou au Canada ?

Non. Au Québec, seuls les électeurs peuvent donner, jusqu'à 100 $ par année par parti (200 $ en année d'élection générale). Au fédéral, les entreprises et les syndicats ne peuvent pas contribuer et un particulier est limité à environ 1 750 $ par année par parti enregistré.

Les États-Unis peuvent-ils nationaliser Starlink ?

L'hypothèse est débattue, notamment par Paul Krugman, qui invoque le précédent de Montgomery Ward pendant la Seconde Guerre mondiale. Les obstacles sont toutefois importants : doutes sur la portée de la loi sur la production de défense, indemnisation estimée jusqu'à 1 750 milliards de dollars américains et complexité de reprendre l'exploitation de SpaceX.