Professions · Longévité et travail

Cet article s'inspire du reportage How to Plan for a Career That Could Easily Last 60 Years, de Heidi Mitchell, publié par le Wall Street Journal le 27 octobre 2026. Le texte qui suit ne reproduit ni ne traduit ce reportage : les éléments qui en sont tirés sont attribués, et l'analyse du contexte québécois et canadien est originale, appuyée sur des sources d'ici.

John Rowe a 82 ans et prend encore l'avion pour Amsterdam quand une réunion de recherche l'exige. Ancien président de l'assureur santé Aetna, aujourd'hui professeur de politique de la santé et du vieillissement à l'École Mailman de santé publique de l'Université Columbia, il étudie le phénomène qu'il incarne lui-même. C'est par son portrait que s'ouvre le reportage du Wall Street Journal consacré à une idée qui n'a plus rien de théorique : la carrière de 60 ans.1

L'idée est simple à formuler et difficile à mettre en œuvre. Si la vie s'allonge vers les 100 ans, le scénario en trois actes (étudier, travailler, prendre sa retraite) perd sa valeur de repère. À sa place se dessine un parcours plus long et moins linéaire, qui peut s'étendre du début de la vingtaine jusqu'à la fin de la soixantaine-dix, voire au-delà, avec des changements de cap, des recommencements et des pauses intégrés au plan plutôt que vécus comme des échecs. Le concept a pris forme dans le rapport The New Map of Life du Stanford Center on Longevity, qui plaidait en 2021 pour une refonte des normes et des institutions conçues à une époque où l'on vivait deux fois moins longtemps.2

Le Québec vit longtemps, mais travaille moins longtemps

Sur le plan démographique, le Québec est en avance sur la question. Selon l'Institut de la statistique du Québec, l'espérance de vie y atteignait 82,7 ans en 2024 (84,4 ans chez les femmes, 80,9 ans chez les hommes), soit près d'un an de plus que la moyenne canadienne et environ quatre ans de plus qu'aux États-Unis. L'ISQ note toutefois que les gains s'essoufflent depuis quelques années.3

Le vieillissement suit le même rythme. La part des 65 ans et plus est passée de 12,6 % de la population québécoise en 1999 à 21,1 % en 2024, et les projections de l'ISQ la situent à 25 % dès 2031.4 Au Recensement de 2021, le Québec comptait 20,6 % de personnes âgées de 65 ans et plus, contre 19,0 % pour l'ensemble du Canada et 18,5 % en Ontario.5 Trois-Rivières et Saguenay figurent parmi les régions métropolitaines les plus âgées du pays.

Le paradoxe québécois se trouve du côté de l'emploi. Le ministère de l'Emploi et de la Solidarité sociale estime que si le Québec avait eu, en 2023, le même taux d'emploi que l'Ontario chez les 60 à 69 ans, environ 42 000 personnes de plus seraient sur le marché du travail. Le ministère constate aussi que la majorité des entreprises québécoises n'ont aucune stratégie de recrutement adaptée aux travailleurs plus âgés.6 Autrement dit, la province vit parmi les plus longtemps au monde, mais une partie de ses travailleurs expérimentés quitte le marché plus tôt que ne le permettraient sa santé et sa longévité.

Part des 65 ans et plus dans la population du Québec Diagramme en barres : 12,6 % en 1999; 20 % en 2021; 21,1 % en 2024; 25 % projetés en 2031; 27 % projetés en 2071. PART DES 65 ANS ET PLUS (%) 199912,6 202120,0 202421,1 2031 p25 2071 p27
Sources : Institut de la statistique du Québec; Statistique Canada. « p » : projection, scénario Référence de l'ISQ.

Trois étapes, trois chantiers

Le reportage du WSJ découpe la carrière longue en grandes étapes, en donnant la parole à Lynda Gratton, professeure à la London Business School et coautrice, avec Andrew Scott, de The 100-Year Life; à Martha Deevy, du centre sur la longévité de Stanford; et à Herminia Ibarra, aussi de la London Business School, spécialiste des transitions professionnelles.1 Le schéma ci-dessous en résume la logique, relue à la lumière du contexte québécois.

La carte de la carrière de 60 ans Trois étapes : de 20 à 39 ans, expérimenter; de 40 à 59 ans, bâtir des pistes de rechange; à partir de 60 ans, réduire la charge et élargir la portée. 20 À 39 ANS40 À 59 ANS60 ANS ET PLUS ExpérimenterBâtir des pistesÉlargir la portée • Emplois comme essais• Compétences humaines• Ne pas tout miser sur une compétence à la mode• Épargne de transition • Requalification active• Projet parallèle• Entretenir les liens faibles• Pause pour préparer le cycle suivant• Vigilance face à l'âgisme • Mise à jour numérique• Réseau actif et chasseurs de têtes• Retraite progressive• Conseils, mandats et bénévolat
Conception : Le Tissu, à partir des recommandations recueillies par le Wall Street Journal et des données de l'ISQ et de Retraite Québec.

De 20 à 39 ans : expérimenter sans viser la perfection

Pour Gratton, le début de carrière gagne à être pensé comme une suite d'expériences servant à recueillir de l'information, plutôt que comme un engagement à long terme. Deevy ajoute que l'investissement le plus durable porte sur les compétences liées aux personnes : négociation, communication, résolution de problèmes complexes et gestion des dynamiques de groupe.1 La mise en garde contre les modes est concrète. Il y a quelques années, apprendre à coder passait pour le conseil sûr; on a aussi déconseillé la radiologie aux étudiants en médecine à cause de l'intelligence artificielle, avant que la spécialité ne redevienne recherchée. La leçon ne consiste pas à deviner l'avenir, mais à rester assez adaptable pour qu'une mauvaise prédiction coûte moins cher.

Le volet financier change lui aussi de nature. Dans une vie professionnelle longue, l'épargne ne sert plus seulement à la retraite : elle devient un fonds de transition qui permet d'accepter une baisse de salaire lors d'une réorientation, de financer une pause ou de payer une formation en milieu de carrière.

De 40 à 59 ans : bâtir des pistes de rechange avant d'en avoir besoin

C'est l'étape que la carrière de 60 ans transforme le plus. Gratton rappelle qu'à 45 ans, il reste à peu près autant d'années de travail devant soi que derrière. Ibarra observe que beaucoup de gens découvrent trop tard à quel point il est difficile de décrocher un poste traditionnel en entreprise à cet âge. Elle propose de profiter du milieu de carrière pour ouvrir d'autres voies : une plus petite organisation, une pratique de consultation, une entreprise à soi. Elle recommande aussi de mener un projet parallèle, pour éviter que l'identité ne se confonde entièrement avec un employeur, et de soigner les contacts plus éloignés, qui s'étiolent quand on les néglige.1

L'obstacle, c'est que ces décennies sont souvent les plus chargées de la vie, entre responsabilités professionnelles, pression financière et soins aux proches. Gratton résume le paradoxe : « on encourage l'aventure à 20 ans, mais on la décourage à 40 et 50 ans ».1

Le Québec dispose ici d'un outil que bien des pays n'ont pas, du moins pour une partie de sa main-d'œuvre : le congé à traitement différé, prévu dans plusieurs conventions collectives du secteur public, qui permet d'étaler son salaire pour financer une absence prolongée. Dans le secteur privé, en revanche, ce type de pause dépend presque toujours d'une entente avec l'employeur. Quant à l'âgisme, la Charte des droits et libertés de la personne interdit la discrimination fondée sur l'âge, mais les consultations fédérales, provinciales et territoriales sur l'âgisme ont fait ressortir des préoccupations persistantes : discrimination à l'embauche, mises à pied ou retraites forcées, et pression sociale pour quitter le travail à 65 ans.7

À partir de 60 ans : moins d'heures, plus de portée

Rowe donne deux conseils à qui veut rester actif dans la soixantaine-dix et au-delà : ne pas battre en retraite devant la technologie, et garder son réseau vivant, y compris en informant les chasseurs de têtes du type de conseil d'administration ou de mandat qui l'intéresse. Le reportage décrit aussi la retraite comme une transition par étapes, avec horaires réduits, mandats ponctuels et consultation avant le départ définitif, et présente le bénévolat comme une source de sens et de nouveaux contacts.1

Ce modèle progresse déjà au Québec. Selon le Portrait des personnes aînées au Québec de l'ISQ, environ 170 600 personnes de 65 ans et plus occupaient un emploi en 2021, soit 4 % des travailleurs, et 37 % d'entre elles étaient travailleuses autonomes, contre 20 % ou moins dans les groupes plus jeunes.8 Entre 2005 et 2021, le taux d'emploi des hommes de 65 à 69 ans est passé de 16 % à 25 %, et celui des femmes, de 9 % à 16 %.

Le Régime de rentes du Québec a d'ailleurs été ajusté pour accompagner cette tendance. Depuis le 1er janvier 2024, les travailleurs de 65 ans et plus qui touchent déjà leur rente peuvent cesser de cotiser, et l'obligation de cotiser prend fin après 72 ans.9 L'âge maximal pour commencer à recevoir sa rente est passé de 70 à 72 ans, et chaque mois de report après 65 ans bonifie la rente de 0,7 %. Revenu Québec offre en outre un crédit d'impôt pour prolongation de carrière aux travailleurs de 60 ans et plus.

Le Québec vit plus longtemps que presque partout ailleurs, mais ses travailleurs expérimentés décrochent plus tôt que leurs voisins ontariens. C'est dans cet écart que se joue sa carrière de 60 ans.

L'inégalité que la moyenne dissimule

Le reportage reconnaît lui-même la limite du concept. Les travaux de Rowe indiquent que l'espérance de vie active, c'est-à-dire les années vécues sans incapacité importante, a surtout progressé chez les plus aisés. La carrière de 60 ans, selon lui, concerne d'abord des personnes scolarisées, aux revenus plus élevés, qui disposent de plus d'actifs et de plus d'options.1

Le Canada n'échappe pas à ce constat. Une étude de Statistique Canada portant sur la période 1991 à 2006 montrait qu'à 25 ans, un homme du quintile de revenu le plus élevé pouvait s'attendre à vivre encore 55,3 ans, contre 48,2 ans pour un homme du quintile le plus faible, soit un écart de 7,1 ans; chez les femmes, l'écart était de 4,9 ans. La probabilité qu'un homme survive jusqu'à 75 ans passait de 73 % dans le quintile supérieur à 50 % dans le quintile inférieur.10 Une analyse plus récente de l'agence conclut que ces inégalités se sont creusées entre 1996-2001 et 2011-2016, et que les personnes à faible revenu passent aussi une moins grande part de leur vie en bonne santé.11

La géographie accentue le portrait. En 2019, d'après Statistique Canada, l'espérance de vie à la naissance des femmes atteignait 84,8 ans en Colombie-Britannique, mais seulement 72,8 ans au Nunavut, un écart de 12 ans au sein d'un même pays.12 Au Québec même, le Nord-du-Québec et le Nunavik affichent une espérance de vie nettement inférieure à la moyenne provinciale. Une carrière jusqu'à 80 ans est plausible pour une professionnelle montréalaise; pour un travailleur de la construction ou une préposée aux bénéficiaires, ou pour une communauté nordique, elle relève davantage de l'abstraction.

Contrepoint

Le discours sur la carrière de 60 ans a ses critiques, et leurs arguments sont solides. Le premier : il transfère à l'individu la responsabilité d'une transition qui est collective. Requalification, épargne, réseau et santé deviennent des tâches personnelles, alors qu'elles dépendent des politiques publiques et des pratiques des employeurs. Le deuxième : le risque de présenter comme un choix ce qui est, pour beaucoup, une nécessité, et de transformer les incitatifs à travailler plus longtemps en pression pour ne jamais s'arrêter. Le troisième touche au corps : tous les métiers ne permettent pas six décennies d'activité, et le discours sur la réinvention s'écrit souvent à partir de carrières intellectuelles.

Les défenseurs du concept répondent que l'inaction coûte cher aussi. Le Québec compte désormais plus de départs à la retraite que d'entrées sur le marché du travail, et la pénurie de main-d'œuvre touche des secteurs entiers. Des chercheurs comme Rowe associent par ailleurs l'activité à un âge avancé, rémunérée ou bénévole, à des bienfaits pour la santé physique et cognitive. Dans cette lecture, la vraie question n'est pas de savoir si les carrières vont s'allonger, mais à quelles conditions.

Ce qui revient aux employeurs

Le rapport de Stanford, cité par le WSJ, invite les entreprises à offrir au milieu de carrière la même structure qu'aux nouveaux diplômés : des stages pour professionnels expérimentés, des congés de requalification et des années sabbatiques encadrées.12 Au Québec, le point de départ reste modeste malgré la mobilisation des pouvoirs publics. Le constat du ministère de l'Emploi, selon lequel la plupart des entreprises n'ont pas de stratégie pour joindre les travailleurs plus âgés, le montre bien, tout comme les travaux de la Commission des partenaires du marché du travail sur l'attraction et la rétention de la main-d'œuvre d'expérience.613

Pour les travailleurs, la conclusion pratique est double. Tant que les institutions ne se seront pas ajustées, l'infrastructure de la carrière longue devra souvent être bâtie soi-même :

  • traiter les premiers emplois comme des expériences et miser sur les compétences relationnelles, qui traversent les cycles technologiques;
  • constituer une épargne de transition, distincte de l'épargne-retraite, pour financer les changements de cap;
  • mener un projet parallèle et entretenir un réseau actif, surtout entre 40 et 60 ans;
  • planifier la sortie du marché comme un processus graduel, en tenant compte des nouvelles règles du RRQ;
  • faire de la mise à jour numérique une condition de pertinence, et non un détail.

Pour les employeurs, le message est que la pyramide des âges québécoise a déjà basculé. Se priver des travailleurs expérimentés revient à ignorer le seul bassin de main-d'œuvre qui continue de croître.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la carrière de 60 ans?

C'est un modèle de vie professionnelle qui peut s'étendre du début de la vingtaine jusqu'à la fin de la soixantaine-dix ou au-delà, en réponse à l'allongement de la vie. Popularisé par le Stanford Center on Longevity, il remplace le parcours linéaire études, travail et retraite par une trajectoire ponctuée de transitions, de requalifications et de pauses planifiées.

La carrière de 60 ans est-elle déjà une réalité au Québec?

En partie. L'espérance de vie au Québec atteignait 82,7 ans en 2024 selon l'ISQ, et environ 170 600 personnes de 65 ans et plus occupaient un emploi en 2021. Toutefois, le taux d'emploi des 60 à 69 ans demeure inférieur à celui de l'Ontario.

Qu'est-ce qui a changé au Régime de rentes du Québec en 2024?

Depuis le 1er janvier 2024, les travailleurs de 65 ans et plus qui reçoivent déjà leur rente peuvent cesser de cotiser au RRQ, l'obligation de cotiser prend fin après 72 ans, et il est possible de reporter le début de sa rente jusqu'à 72 ans, chaque mois de report après 65 ans la bonifiant de 0,7 %.

Pourquoi la tranche de 40 à 59 ans est-elle décisive?

Parce que c'est le moment où l'on dispose du plus d'expérience et du réseau le plus large, avec encore autant d'années de travail devant soi que derrière. C'est aussi l'âge où l'âgisme commence à réduire les occasions, d'où l'intérêt de bâtir des solutions de rechange avant d'en avoir besoin.

Qu'entend-on par fusion entre identité et poste?

L'expression désigne, chez la professeure Herminia Ibarra de la London Business School, la situation où l'identité d'une personne dépend entièrement d'un employeur ou d'un titre. Un projet parallèle et un réseau étendu aident à éviter cette dépendance et facilitent les transitions.

La carrière de 60 ans est-elle accessible à tous au Canada?

Non. Selon Statistique Canada, l'espérance de vie varie fortement selon le revenu et la scolarité, et ces écarts se sont accentués. Les écarts régionaux sont aussi marqués : en 2019, l'espérance de vie des femmes différait de 12 ans entre la Colombie-Britannique et le Nunavut.