Section Politique · Élections américaines 2026
À quatre jours des élections de mi-mandat aux États-Unis, prévues le 3 novembre, Donald Trump boucle sa campagne avec un répertoire qui parle bien peu de la principale préoccupation des électeurs. Lors de ses rassemblements des dernières semaines, le président a commenté l'apparence physique d'un sénateur allié et d'une rappeuse, s'en est pris à la Norvège pour ne pas lui avoir décerné le prix Nobel de la paix, a attaqué la religion d'un candidat démocrate au Sénat et a répliqué à une blague de Barack Obama sur une chaîne de restaurants. Cet inventaire a été dressé par le Financial Times, dans un reportage de Myles McCormick publié cette semaine1.
Le cœur du reportage tient en un décalage. Les sondages indiquent que les Américains se rendront aux urnes en pensant d'abord à l'économie et, surtout, au coût de la vie, alors que le message présidentiel s'éparpille. Selon un sondage du FT, 56 % des répondants affirment que leur situation financière s'est détériorée depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche, en janvier 20251. C'est le miroir inversé de 2024, quand l'inflation élevée avait aidé le républicain à reprendre le pouvoir en promettant de faire baisser les prix.
Ce que disent les chiffres
Le constat se répète d'un institut à l'autre. Un sondage Reuters/Ipsos cité par The National News Desk montre que seulement 20 % des Américains approuvent la gestion du coût de la vie par le président, et 25 % sa gestion de l'économie en général2. Une compilation du Council on Foreign Relations rassemble d'autres données parlantes : 47 % des électeurs inscrits disent que le coût de la vie sera le facteur déterminant de leur vote, 81 % des Américains estiment que les tarifs douaniers de Trump ont fait grimper le coût de la vie (y compris 62 % des républicains) et, chez les électeurs républicains probables, seulement 29 % jugent l'économie meilleure qu'il y a un an, contre 72 % en janvier3.
S'ajoute un facteur externe. La guerre entre les États-Unis et l'Iran a perturbé l'approvisionnement mondial en pétrole et fait grimper le prix de l'essence, du diesel et du chauffage domestique, résume l'analyse de The New Arab, qui cite aussi un sondage New York Times/Siena selon lequel 51 % des électeurs font davantage confiance aux démocrates pour gérer l'économie, contre 45 % aux républicains13. Le FT rappelle que c'est cette même colère liée aux carburants qui avait contribué à la défaite de Joe Biden1.
Trump n'ignore pas tout à fait l'économie. Dans ses discours, il vante la Bourse en hausse, les promesses d'investissement des entreprises et la croissance du PIB ; à Corpus Christi, au Texas, il a énuméré des records d'emploi, de revenus et d'exportations1. La Maison-Blanche fait aussi la promotion d'un « dividende Trump », un versement proposé de 5 000 nbsp;US à chaque citoyen adulte, et son porte-parole Davis Ingle a défendu auprès de Newsweek un bilan qui comprend la fin de l'impôt sur les pourboires, la renégociation d'accords commerciaux et le rapatriement d'industries5. Le problème, pour le parti, tient à l'ambiguïté : le président a déjà qualifié la question de l'abordabilité de « canular » et soutient que le pays vit un « âge d'or », rapporte La Presse Canadienne4.
Parler à la base plutôt qu'aux indécis
Les stratèges interrogés par le FT voient dans ces digressions un calcul : devant des indicateurs économiques défavorables, le président mise sur la provocation et les sujets insolites pour enthousiasmer son électorat fidèle1. La logique se défend. Les élections de mi-mandat attirent généralement moins d'électeurs que les présidentielles, et le résultat dépend davantage de qui se déplace que de qui change d'avis.
Le président du Parti républicain de l'Ohio, Alex Triantafilou, a expliqué à NBC News que le passage de Trump dans l'État était essentiel pour mobiliser des électeurs loyaux au président mais peu assidus aux urnes, et qu'en reproduisant l'électorat de 2024, le parti remporterait toutes ses courses6. Le sénateur Jon Husted a tenu le même raisonnement, rappelant que Trump avait remporté l'Ohio par 11 points il y a deux ans6.
Le risque découle du même diagnostic. Christopher Sands, de l'Université Johns Hopkins, a souligné auprès de La Presse Canadienne que le talent singulier de Trump a toujours été d'attirer les électeurs peu enclins à voter, justement ceux qui s'abstiennent le plus quand son nom ne figure pas sur le bulletin4. Le même reportage note que plusieurs candidats républicains engagés dans des courses serrées prennent leurs distances avec le président et sa politique économique4.
Ohio et Michigan : là où la rhétorique rencontre la carte du Sénat
Ohio, l'éloge de Husted
C'est aux côtés de Husted que Trump a lancé la formule qui donne son titre au reportage du FT, en décrivant le physique du sénateur comme « un tas de muscles »1. Husted a été nommé en 2025 pour occuper le siège laissé vacant par JD Vance, devenu vice-président, et affronte l'ancien sénateur démocrate Sherrod Brown. Selon l'Associated Press, les démocrates ont peu de chances de reprendre la majorité au Sénat sans arracher l'Ohio7. L'argent témoigne de l'enjeu : le Senate Leadership Fund, comité lié au chef républicain John Thune, a déjà injecté 93 Mnbsp;US dans l'État6. Le camp Brown tente de son côté d'associer Husted à la guerre contre l'Iran et au prix record des carburants, selon la station WKRC19.
Michigan, l'offensive contre El-Sayed
À Port Huron, le dimanche 25 octobre, Trump a durci ses attaques contre le démocrate Abdul El-Sayed, qui dispute au républicain Mike Rogers le siège du sénateur sortant Gary Peters. Le président a qualifié le candidat de « djihadiste » et affirmé qu'il devrait passer au détecteur de métal pour entrer au Congrès. L'Associated Press précise qu'aucune preuve ne lie El-Sayed aux Frères musulmans et qu'il deviendrait, s'il était élu, le premier sénateur musulman du pays. Un ancien allié arabo-américain de Trump a qualifié ces propos de racistes8.
Au même rassemblement, la rappeuse Nicki Minaj est montée sur scène pour appeler à voter républicain, Trump a commenté son physique et répété ses éloges sur celui de Husted8. Toujours selon The National News Desk, le président y a dénigré la Norvège en termes grossiers pour ne pas avoir reçu le Nobel de la paix, attribué cette année à l'ancienne juge de la Cour pénale internationale Navi Pillay9. Le gouvernement norvégien a rappelé à plusieurs reprises que le comité Nobel est indépendant de l'exécutif, comme le souligne Forbes Italie18. Un détail a retenu l'attention de l'AP : dans un État défini par l'industrie automobile, Trump n'a annoncé aucun nouvel investissement manufacturier, contrairement à son habitude8.
Le Cheesecake Factory et le faux pas de l'autre camp
L'épisode le plus commenté de la semaine est parti du camp démocrate. À Cleveland, Barack Obama a lancé que les rénovations dorées de Trump donnaient à la Maison-Blanche l'allure d'un Cheesecake Factory ouvert par Saddam Hussein. Trump a répliqué en traitant son prédécesseur de piètre président et en présentant les travaux comme de l'entretien nécessaire, selon l'AFP, qui relevait aussi une publication de 1 300 mots du président contre l'humoriste Bill Maher10.
La blague touchait un point sensible : un sondage Washington Post/ABC News/Ipsos de ce mois-ci, cité par la presse allemande, indique que 59 % des Américains jugent que Trump consacre trop de temps à ses projets de rénovation (IPPEN Media)20. Les républicains ont toutefois su retourner la situation. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, est allé dîner dans une succursale de la chaîne à Washington, et l'ancien vice-président au design de l'entreprise, Rick McCormack, a dénoncé une comparaison relevant de la mesquinerie politique, selon The National News Desk11. Les commentateurs conservateurs y ont vu du mépris envers un restaurant prisé de la classe moyenne, exactement le genre de flanc que les démocrates cherchent à ne plus exposer depuis 2016.
Contrepoint
- La stratégie peut fonctionner. Dans un scrutin à faible participation, mobiliser le noyau fidèle est un choix rationnel, et Trump maîtrise comme peu d'autres l'art de capter l'attention nationale par ses rassemblements et les réseaux sociaux4. Le président prédit une « grosse surprise » le 3 novembre6.
- La Maison-Blanche conteste le diagnostic. Le gouvernement soutient que les salaires réels ont augmenté, que des accords commerciaux ont été refaits et que l'industrie revient au pays, et compte sur le dividende Trump pour porter son message jusqu'au portefeuille5.
- Les démocrates ont aussi leurs fragilités. Un sondage CNN/SSRS de septembre accordait au parti 7 points d'avance sur l'économie, mais seulement 35 % des répondants croyaient qu'il aurait un effet positif sur le coût de la vie, selon une analyse de CNN12. Au Michigan, El-Sayed a dû s'excuser pour une déclaration controversée après une attaque contre une synagogue, et son ex-rivale aux primaires, Haley Stevens, a évité de lui accorder un appui sans réserve8.
- Un sondage n'est pas un résultat. Des écarts serrés dans les États clés et des méthodologies différentes d'un institut à l'autre commandent la prudence devant toute prédiction.
Ce qui se joue le 3 novembre
Les Américains renouvellent les 435 sièges de la Chambre des représentants, environ le tiers du Sénat et 36 postes de gouverneur. L'histoire joue contre le parti au pouvoir : entre 1946 et 2022, le parti du président a perdu des sièges à la Chambre lors de 18 des 20 élections de mi-mandat14. Un Congrès à majorité démocrate ne gouvernerait pas à la place du président, mais il contrôlerait le budget, les enquêtes et l'ordre du jour législatif, ce qui modifierait le coût politique de chaque décision de la Maison-Blanche pendant les deux dernières années du mandat.
L'angle québécois et canadien
Port Huron, où Trump a tenu son rassemblement du 25 octobre, fait face à Sarnia, sur l'autre rive de la rivière Sainte-Claire. L'Associated Press notait d'ailleurs que les tarifs de Trump ont mis à rude épreuve les relations entre les deux alliés de longue date8. Le détail géographique résume l'enjeu : pour le Canada, ces élections n'ont rien d'un spectacle lointain.
Une négociation commerciale suspendue au calendrier américain
Au début juillet, Washington a refusé de renouveler l'Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) pour 16 ans, comme le souhaitaient Ottawa et Mexico, déclenchant un processus inédit de révision annuelle qui peut se prolonger jusqu'à dix ans, rapporte Les Affaires ; l'administration Trump a aussi brandi des droits de 50 % sur une gamme de produits canadiens, cette fois sans l'exemption accordée aux biens conformes à l'ACEUM15. Cette semaine, le premier ministre Mark Carney a affirmé à l'Associated Press que les pourparlers avaient légèrement progressé, mais uniquement parce que Washington se rapprochait de la position canadienne. Ottawa vise par ailleurs à doubler ses exportations hors des États-Unis d'ici dix ans16.
Le climat diplomatique s'est tendu à l'approche du scrutin. Selon une exclusivité de CTV News, l'ambassadeur américain Pete Hoekstra a laissé entendre, lors d'un dîner privé avec des gens d'affaires à Ottawa, que le Canada pourrait être blâmé si des courses clés tournaient au désavantage des républicains ; l'ambassade soutient que ses propos ont été sortis de leur contexte. Le même reportage indique qu'Ottawa voit dans la pression électorale une fenêtre d'ouverture dans les négociations17. M. Hoekstra avait auparavant accusé des responsables canadiens d'ingérence dans la politique américaine, des allégations que Mark Carney a jugées sans fondement.
Ce que les mi-mandats peuvent changer, et ce qu'elles ne changeront pas
L'ancien premier ministre Jean Charest citait dès le printemps, sur les ondes de Radio-Canada, l'élection de mi-mandat parmi les facteurs susceptibles d'accentuer la pression sur Washington, aux côtés de l'échéance de l'ACEUM et du jugement de la Cour suprême américaine invalidant les tarifs dits réciproques21. La guerre commerciale avec le Canada est d'ailleurs devenue un enjeu électoral dans plusieurs États américains, selon La Presse Canadienne22. Mais l'analyste Eric Ham prévenait sur CTV News que, même si les démocrates reprenaient le Congrès, les divisions internes et la paralysie législative pourraient empêcher tout allègement tarifaire23. Les tarifs restent en grande partie un instrument de l'exécutif : un Congrès d'opposition change les incitations et la pression, pas automatiquement la politique.
Québec : un nouveau gouvernement face au voisin du Sud
Le Québec sort lui aussi d'une campagne. Le 5 octobre, le Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon a remporté 59 des 127 sièges et formera un gouvernement minoritaire, selon les résultats préliminaires d'Élections Québec relayés par Narcity24. Le nouveau gouvernement prend la barre alors que les tarifs sectoriels américains sur l'acier, l'aluminium et le cuivre frappent durement le Canada, fournisseur de près du quart de l'acier importé par les États-Unis, comme le rappelait Le Devoir25. Pour une économie aussi tournée vers l'exportation que celle du Québec, la composition du prochain Congrès pèsera autant que n'importe quelle mission commerciale.
Il y a enfin une leçon de communication politique valable pour toute démocratie. Les campagnes oscillent entre parler à leur propre public et disputer l'électeur du centre. La fin de campagne de Trump est un test en temps réel : jusqu'où la mobilisation par l'identité et le spectacle peut-elle compenser une évaluation économique négative ? Réponse mardi prochain.
Questions fréquentes
Quand ont lieu les élections de mi-mandat de 2026 et qu'est-ce qui est en jeu ?
Les élections de mi-mandat se tiennent le 3 novembre 2026. Sont en jeu les 435 sièges de la Chambre des représentants, environ le tiers des 100 sièges du Sénat et 36 postes de gouverneur. Le résultat déterminera qui contrôle le Congrès pendant les deux dernières années du mandat de Donald Trump.
Quel enjeu pèse le plus sur le vote des Américains ?
L'économie, en particulier le coût de la vie. Selon Reuters/Ipsos, 47 % des électeurs inscrits en font le facteur déterminant de leur vote, et seulement 20 % approuvent la gestion de Trump sur cette question. Un sondage du Financial Times indique que 56 % des répondants disent que leur situation financière s'est détériorée depuis janvier 2025.
Pourquoi Trump multiplie-t-il les sujets personnels et polémiques dans ses rassemblements ?
Selon des stratèges cités par le Financial Times, ces digressions visent à enthousiasmer la base républicaine à un moment où les indicateurs économiques ne favorisent pas le gouvernement. Dans un scrutin à faible participation, mobiliser les fidèles peut être décisif, même si les électeurs peu assidus qu'attire Trump votent moins lorsqu'il n'est pas lui-même candidat.
Qu'est-ce que la polémique du Cheesecake Factory ?
Lors d'un rassemblement à Cleveland, Barack Obama a comparé la décoration dorée de la Maison-Blanche rénovée par Trump à un Cheesecake Factory ouvert par Saddam Hussein. Trump a répliqué en qualifiant Obama de piètre président, et des républicains ont accusé le démocrate de mépriser un restaurant populaire. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, est même allé y manger à Washington.
Quelles conséquences pour le Canada et le Québec ?
Elles passent surtout par le commerce. Le Canada négocie avec Washington dans le cadre d'une révision annuelle de l'ACEUM et sous la menace de tarifs pouvant atteindre 50 %. Ottawa estime que la pression électorale a ouvert une fenêtre dans les pourparlers, mais des analystes préviennent qu'un Congrès démocrate ne garantirait pas un allègement tarifaire. Le nouveau gouvernement péquiste, élu le 5 octobre, devra composer avec ce contexte.
Note d'attribution : cet article prend comme point de départ le reportage « 'A pile of muscle': Trump closes midterm pitch with surreal messaging », de Myles McCormick, publié par le Financial Times (ft.com). Le Tissu ne reproduit ni ne traduit le texte original ; les informations attribuées au FT ont été reformulées et complétées par une recherche indépendante dans d'autres sources, indiquées au fil du texte.